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La singularité en toute chose est-elle souhaitable ?

Un article que l'on pourrait situer dans le prolongement du précédent, puisqu'il parle de la singularité, de l'originalité, du particulier. Cependant vous noterez une différence radicale dans mon propos : autant le précédent article était fait pour critiquer et dénoncer une attitude somme toute assez déplorable chez certaines personnes (surtout les jeunes, en fait, mais comme disait Brassens : « Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con. »), autant nous parlerons dans cet article de toute autre chose. En clair, non, je ne vous commettrai pas l'affront de me répéter plusieurs fois successivement à la suite.

Mais bon, on garde quelques ressemblances quand même avec le précédent article, puisque celui-ci démarre avec une anecdote, qui m'est revenue ces jours-ci grâce à un commentaire de mademoiselle Alpha (ça n'est pas son vrai nom, mais elle se reconnaîtra...) qui lui faisait écho.
En substance, voici cette anecdote : on m'a reproché un jour, je cite : « ouais, toi tu critiques la société de consommation et tout ça, mais bon, t'en profites bien, aussi, et c'est grâce à elle que tu peux avoir des DVD et tout ça. » Sous-entendu : tu prêches le boycott de la société de consommation, mais tu en fais partie toi aussi, donc tu penses pas vraiment ce que tu dis.
Il est intéressant de noter que cette personne possédait une trousse Che Guevara. Et pour clore l'anecdote, je rétorquais à cette personne « C'est aussi grâce à la société de consommation que tu as des pubs crétines, un surendettement croissant, un gouffre qui se creuse entre Occident et Tiers-Monde et tout le tralala. » Fin de l'anecdote, puisque cette personne n'a rien trouvé de spirituel à me répondre.
En fait, tout le monde profite de la société de consommation en Occident. Tout le monde va a Carrefour, achète des patates de Hollande, écoute de la musique américaine matraquée, regarde des DVD, ou achète du « hard discount ». La différence étant leur « degré d'intoxication » : je dirais qu'un consommateur intelligent, un par exemple qui n'achète pas des Nike parce qu'ils exploitent des enfants, n'est pas un vrai consommateur, presque par définition.
Mais bon, le fait est qu'ils consomment quand même, ils sont sujets à la société de consommation. Alors ?

Cette anecdote m'a fait réfléchir, à la vérité. C'est assez rare pour être souligné, non ? Il est vrai que dans plusieurs de mes diatribes, j'ai violemment attaqué le panurgisme sous toutes ses formes ; j'ai souvent défendu que suivre le peuple, le vulgus n'apportait rien du tout, au contraire. On s'attendrait donc à ce que je me porte plus vers une singularité spécifique, à un désir de me démarquer, un désir d'indépendance. Pourtant, souvent, je fais comme tout le monde. Serais-je un traître ?
Bien sûr que non, qu'allez-vous chercher ? Eh bien oui, c'est vrai, j'ai deux bras et deux jambes, je mange du pain et je bois de l'eau. Je fais donc comme tout le monde, et ça n'est pas pour cela que je suis forcément la foule. Bon, ces exemples sont triviaux, mais la question est de savoir : doit-on fuir les voies toutes tracées, les voies qu'il faut suivre comme tant d'autres l'ont fait avant vous, doit-on toujours s'opposer à la foule, car on sait que son QI est approximativement égal au QI de son élément le plus bête ? La foule aurait-elle toujours tort, et le destin de l'homme libre serait-il de s'en écarter ?
Bien entendu, non. On pourrait d'ailleurs argumenter en disant que si tout le monde faisait comme ça, la foule passerait de l'autre côté, et on n'en serait pas plus avancé...
Fuir les voies toutes tracées peut apporter quelque chose. Pour peu que, quittant les sentiers battus empruntés par tous, on parte à la recherche d'autres chemins plus praticables, on trouve de nouvelles choses. Je dis bien nouvelles : mais a-t-on la garantie que ces autres chemins valent l'ancien ? Le neuf est-il meilleur ? Pas toujours...

C'est bel et bien là que le bât blesse. On peut décider de quitter les sentiers battus, on peut décider de s'écarter de la foule qui suit aveuglément, on peut décider de prendre un autre chemin que celui de la multitude panurgique. On peut comme ça décider de ne pas ou plus regarder la Star Academy, on peut décider de ne plus fumer, on peut décider de ne pas avoir de voiture et de circuler en vélo, on peut décider de ne pas aller visiter la tour Eiffel comme le font tous ces Japonais, on peut décider de ne jamais écouter de rap, on peut décider de ne pas acheter de cadeaux pour Noël à ses gosses (après tout c'est une fête chrétienne, et puis en plus tout le monde se précipite pour les soldes et les jouets sont bien souvent Made in China), on peut décider de ne pas porter de préservatifs ; tout ça parce que après tout, tout le monde le fait sans raison valable assez forte pour vous convaincre ; ils suivent comme des moutons, et ne pas faire comme eux est un signe de non-panurgisme, donc quelque part d'esprit critique.
Maintenant, relisez ces lignes : il n'y a pas quelque chose qui cloche ? Non ? Si ? Ah, quand même ! J'ai énuméré tout un tas d'actions qui sont au contraire de ce que des milliers et des millions de gens font pour faire comme les autres, ou bien par automatisme, ou bien sans raison valable, parce qu'on leur a dit de faire. C'est prouvé, la plupart des jeunes qui fument le font pour faire comme les grands, parce qu'ils ont été initiés à la cigarette par un grand frère ou un copain plus vieux ; beaucoup de touristes visitent la Tour Eiffel ou Montmartre parce qu'on leur a dit que c'était bien, et restent le nez collé à leur guide Michelin qui leur dit à quel moment il faut pousser des « Oh ! » admiratifs.
Sauf que. Sauf que Montmartre, c'est très joli, sauf que la tour Eiffel est splendide, sauf que Noël a dégénéré de la fête chrétienne en une fête de partage, sauf que les préservatifs protègent de beaucoup de saloperies (notamment les f½tus), sauf que certains artistes de rap sont très bons, par exemple Kamini. Bon, je m'arrête là, parce que je ne trouve pas de choses positives pour le reste – à la réflexion, peut-être que si : les voitures étant des espaces fermés, rester dans sa voiture dans une grande ville protège de la pollution, alors qu'à vélo on est beaucoup plus exposé à la pollution...
Des gens comme ça, ça existe. Allez voir dans les salons branchés parisiens, allez voir les critiques littéraires « élitistes », allez voir des amateurs de musique contemporaine : les gens qui se veulent branchés, les aristocrates, les « bobos », les gens de la haute, tous ceux qui ont le petit doigt en l'air, tous ceux-là, dont la plus grande hantise est de faire « peuple », et d'être ainsi cataloguée dans la même catégorie que les charcutiers de l'Oise qui sentent mauvais et les supporters de foot bruyants qui sentent la bière, choisissent d'aimer certaines choses pour se démarquer du vulgaire – comprenez vulgaire au sens premier du mot, « relatif au peuple ». Il y a des gens pour qui la simple idée de lire un Stephen King les révulse (« Cet écrivaillon pour adolescents ? Certainement pas ! ») ; il y a des gens qui préfèrent écouter Pierre Boulez, compositeur de musique contemporaine, qui est un « invendable », mais au moins, il n'est pas populaire, peu de gens le connaissent, très peu l'apprécient ! (et beaucoup moins le comprennent...)

Pour mieux étayer ma thèse, j'utiliserai un parallélisme. Prenez les croyants : beaucoup de gens croient, vont à l'église, à la mosquée, à la synagogue ou au stade de foot parce qu'ils ont été élevés dans telle ou telle foi – à part dans certains cas pour les supporters de foot. On pourrait dire qu'ils suivent aveuglément une doctrine millénaire, sans raison valable, uniquement parce que leurs pères et les pères de leurs pères croyaient eux aussi ; de ce fait, éloignons-nous de ce panurgisme, et devenons athée. Sauf que l'athée ne se conçoit uniquement que comme une négation : a-thée, c'est le a privatif suivi du « thée » qui vient de theos, qui veut dire Dieu en grec, ou sinon je ne m'appelle plus Jean-Charles. De la même manière, les « athées du panurgisme », ceux qui fuient éperdument la foule de peur d'être comme eux, comme le peuple suant et crasseux aux griffes acérées, ne se conçoivent que comme des êtres fuyant la multitude. En quelque sorte, ils dépendent de la multitude, puisqu'ils doivent toujours fuir la foule pour rester singulier – mais ceux-là en sont plus dépendants que les athées, car des athées peuvent partager les mêmes opinions que des juifs ou que des musulmans.
En somme, tous ceux-là, qui s'évertuent à rester singuliers par-dessus tout, qui croient que tout le monde est différent mais surtout eux, suivent une doctrine aveuglément, sans raison valable, pour des prétextes fallacieux. De ce fait, vouloir s'écarter à tout prix de la foule est une erreur, tout comme vouloir la suivre aveuglément d'ailleurs.
Un autre exemple, plus tangible celui-ci, qui montrerait une application de ma théorie. Prenons un bon paysan, fils de paysan, élevé à la ferme, qui castrait des cochons étant petit. Mettons que ce petit gars monte à la ville, étudie, travaille à la ville, y vit, y loge, y fréquente des personnes. Il deviendra un véritable urbain, intégré dans les soirées mondaines et tout cela. Maintenant, mettons qu'à une soirée mondaine ses parents débarquent : que va-t-il faire ? (et c'est alors que je me rends compte que cette phrase ressemble à un pitch de comédie américaine avec Ashton Kutcher, horreur) Les milieux huppés et les milieux paysans étant incompatibles à cause d'un mépris assez réciproque, il est probable que les parents seront regardés avec des yeux bizarres. « Oublions que quatre-vingt dix-neuf pour cent de nos ancêtres étaient paysans, nous sommes sortis de la boue, nous sommes au-dessus de ça. Charles-Henri, ne fais pas de bulles dans ton potage. » Sauf qu'un paysan sait reconnaître les bons champignons des mauvais, sait faire démarrer un tracteur, et connaît tout un tas de trucs que celui qui s'écarte de la campagne ne sait pas. Il existe donc des domaines dans lesquels des ruraux seront plus fort que les urbains – pourtant ces derniers s'écartent de la ruralité avec obstination, et au lieu de savoir déterminer l'heure par la position du soleil, achètent une Rolex. Dans le cas du jeune garçon ci-dessus, il est beaucoup mieux d'accepter ses deux influences, et ne pas avoir peur de réagir comme le font les paysans.
Si cet exemple ne vous a pas convaincu, je ne peux rien faire pour vous. Dans le cas contraire, il vous aura montré qu'un camp ne peut pas avoir toujours raison sur l'autre. Suivre la foule aveuglément est une erreur, la rejeter et chercher à s'en démarquer est une autre.

Un jour, un illustre étourdi a déclaré cet excellent codon de mots (je dis codon de mots parce qu'il s'agit d'un groupe de trois mots-nucléotides) : « L'excès nuit ». Je dis étourdi, parce qu'il n'a même pas signé. L'excès, c'est notamment l'extrémisme, le rejet en bloc. Dans le cas présent, le panurgisme, et la « singularité à tout prix ». Tout est une question de nuances, comme disait un autre étourdi.
Ces deux comportements, finalement, pourquoi sont-ils des erreurs ? Qu'ont-ils de mauvais en commun ? Je l'ai déjà exprimé plus haut : les deux suivent une doctrine aveuglément : « suivons la foule » et « évitons la foule à tout prix ». Toute la nuance tient dans un seul mot : aveuglément. C'est aussi simple que ça. Le contraire de suivre aveuglément, c'est l'esprit critique. Je fais ceci parce que je pense que c'est la meilleure chose à faire, parce j'ai étudié les pour et les contre, parce que cette action est uniquement l'expression de mes pensées, indépendantes des autres. Le « indépendantes des autres » est très important, je vais vous expliquer pourquoi. Dans son ouvrage Nous les Dieux, Bernard Werber (encore lui, je le cite décidément très souvent) indique qu'il n'y a que trois façons de se comporter par rapport à un fait ou une personne. Les trois façons, c'est ADN : Association, Domination, Neutralité, ou encore « Avec toi », « Contre toi » et « Sans toi ». On retrouve bien ici les courants de pensée décrits dans cet article. Le « Sans toi » est la solution la plus indépendante : elle n'utilise pas l'autre, ne le fait pas rentrer en ligne de compte – attitude assez égoïste, certes, mais quand on parle d'opinions et de goûts ça n'est pas de l'égoïsme, mais bien de la liberté.
Ce qu'il y a de bien quand on pense par soi-même, c'est que ce sont nos pensées, on les assume, ce sont les nôtres, et si elles correspondent aux pensées de la majorité... eh bien, qu'est-ce que ça peut faire ? Ce qu'il y a de mauvais quand on pense par soi-même, c'est justement qu'on doit penser par soi-même, qu'on doit faire un effort intellectuel, qu'on doit assumer nos pensées. C'est pour cela que tellement peu de gens le font – c'est tellement plus facile de s'abriter derrière des préjugés, ou de se cacher dans la foule...

Et si la vraie rébellion, c'était ça ? Et si la vraie rébellion, actuellement, c'était de faire preuve d'esprit critique ? Apparemment, oui : quelqu'un qui veut une certaine liberté doit penser par lui-même. Ce qui est terrible, quand on y pense : si on considère la définition du totalitarisme de nos jours, en considérant des auteurs comme Orwell ou bien Huxley, on en viendrait à penser que nous vivons dans un totalitarisme moderne... Terrifiant, non ? Comme quoi les nazis et autres stalinistes avaient raison en pourchassant les intellectuels : ce sont ceux qui réfléchissent qui se démarquent vraiment des autres !








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# Posté le samedi 04 novembre 2006 17:08

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