Cette vision me glaça d'effroi. Le Che, le révolutionnaire-type – nous ne sommes pas là pour discuter de ses idées, ni de leurs conséquences, mais toujours est-il qu'il est symbole de la révolution, car il a osé défendre ses idées et provoquer une révolution à Cuba pour renverser un dictateur sous influence américaine (pour certes en installer un autre, mais bon c'est une autre histoire). C'était aussi un bon joueur d'échecs, mais ça c'est pour votre culture, et je m'écarte du sujet. Toujours est-il que cet homme, symbole de la révolution, et du communisme quelque part, s'était retrouvé imprimé sur des milliers de sacs vendus par des capitalistes à des filles dont la seule envie est d'être « fasheun », tout cela pour se faire de l'argent. Ernesto doit se retourner dans sa tombe.
C'est dans ses moments là que les paroles de Blasphemous Rumours de Depeche Mode me reviennent en tête : « I don't want to start any blasphemous rumours / But I think that God has a sick sense of humour »... (les non-anglophiles traduiront : Sans vouloir lancer des rumeurs blasphématoires, je crois que Dieu a un sens de l'humour malsain)
Mais quelque part, je dois remercier les inventeurs de ce sac, parce qu'ils me fournissent un sujet sur lequel disserter, assez longuement je l'espère – tout dépend si ma plume s'assèche vite ou non, mais je ne pense pas.
Reprenons cette (longue, j'en conviens) introduction. Pourquoi voir un sac comme ceci me fait-il bondir ? pourrez-vous vous demander. Où est le mal ? Le Che est une icône, surtout chez les jeunes, qui ont encore le Pedro... pardon, le Sancho... (pardonnez ce calembour) ; alors c'est plutôt bien que les jeunes puissent acheter un objet leur permettant d'afficher leur différence, non ? Bon, allons, arrêtons là les bêtises, je pense que vous avez compris.
Les adolescents (mais aussi les jeunes adultes) sont des personnes qui se situent à un âge intermédiaire, entre la candeur de l'enfance et le stress et la routine des adultes. Les adolescents sont normalement assez mûrs (bien entendu, ils sont supposés l'être, mais j'en connais beaucoup qui ne le sont pas...) pour pouvoir réfléchir et remettre en question certaines choses (ça, c'est le côté adulte) ; mais ils sont débarrassés des contraintes matérielles (pas besoin de bosser pour nourrir la femme et les gosses) et ont la conviction (héritée de la candeur enfantine ?) que les choses peuvent bouger grâce à eux – est-ce vrai, ou non, peut-être, mais plus le temps passe et plus ça se tasse, car un adulte a plus tendance à s'occuper de sa vie au lieu de fomenter une révolution pacifique. C'est pour cela que les adolescents sont souvent nombreux à manifester ou à exprimer leurs opinions politiques altermondialistes (assez fréquemment), à se « rebeller » (de façon limitée certes) contre le gouvernement du pays ou de la maison.
Enfin, ça, c'est de la théorie. Des jeunes comme ça, j'en connais pas mal, mais ils sont quand même minoritaires. Les autres ? Gothiques, skateurs, filles joyeuses (avec le string qui dépasse, c'est « fasheun » et ça augmente le risque de se faire violer), pseudo-suicidaires (qui disent qu'ils vont se suicider, pour exprimer leur mal-être ; mais malheureusement trop tentent et réussissent...), bref une joyeuse cohorte de déglingués que vous pouvez admirer quotidiennement sur Skyblog (je vous renvoie à l'article de l'ami Mike sur paris9depression). Bref, des personnes mal dans leurs baskets pour la plupart. Des personnes mal dans leurs baskets certes, mais qui se sentent des vrais rebelles dans l'âme : le Che je le connais personnellement il doit me rendre mon peigne, je ne suis pas comme les autres, Bush il pue de la bouche (authentique), etc.
Je n'ai absolument aucune idée sur la possibilité d'une relation de cause à effet concernant le fait d'être mal dans sa peau et le fait de vouloir faire changer les choses. Je pense qu'il n'y en a aucun, bien que les ados se sentent plus mal dans leur peau que la plupart, en pourcentage. Mais maintenant, une petite observation : qui sont les plus gros consommateurs ? A qui s'adressent la plupart des publicités ? Qui sont les plus sujets à la mode ? Eh oui, les jeunes...
Le problème, c'est que le jeune est certes un jeune, mais il est aussi un homme, souvent sujet au panurgisme... Fines mouches, les publicitaires, les industriels et les modistes l'ont bien compris : le jeune a de l'argent à dépenser dans des « secteurs secondaires » (pas primaires, donc, pas vitaux, comme la nourriture par exemple ; ce seraient plutôt les loisirs, la mode, bref les luxes occidentaux...), il suit le troupeau comme tous les autres, donc le jeune doit être ciblé dans le marché, il est économiquement viable. Et que veut le jeune ? Paradoxalement, il dit « merde » à l'autorité (pas fort, sinon quelqu'un pourrait le surprendre), et veut se démarquer des adultes, ces cons qui sont enfermés par la société, mais aussi des autres : regardez-moi, je suis unique, je me démarque de vous, je suis visionnaire, enfin bref je ne sais pas ce qu'ils peuvent se dire exactement mais je crois qu'on a l'essentiel. Une des règles du marketing, et de la télé, c'est : « donner au peuple ce qu'il veut, parce que comme ça il le prend, vous paye et vous aime ». Donc, les experts en capitalisme adressent ce message à ces jeunes : « regarde, affirme ta différence, démarque-toi de la norme, puisque c'est dans le coup » - message paradoxal, certes (revendique ta différence, celle que tu partages avec les autres), mais le fait est que ça marche.
Résultat ? Eh bien, résultat, on voit par exemple une recrudescence du nombre de gothiques dans les collèges et lycées, non pas parce que c'est un moyen d'exprimer une révolte ou un état d'esprit, mais parce que c'est mode. Et de même on voit des sacs Guevara, achetés non pas par des marxistes, mais aussi par des pouffes qui veulent être à la mode pour avoir pleins de petits copains qui fantasment sur leur string (c'est un schéma).
La rébellion a été détournée, vulgarisée, transformée en un vulgaire objet de mode – donc en un argument capitaliste de vente. Et les saumons de Panurge sont contents (ainsi que les saumons remontent le courant, les saumons de Panurge sont à contre-courant, mais non pas par nécessité mais pour suivre d'autres saumons – ça va de l'ado rebelle ci-dessus au littéraire qui aime Houellebecq parce que c'est mode et que c'est « coup de poing » de parler de cul dans un roman).
Mais c'est bien joli tout ça, me direz-vous, mais c'est pas parce que on vend des sacs Guevara que ça va empêcher la prochaine Révolution Française ! Certes, mais c'est à ce moment-là que je sors de ma manche la deuxième partie de mon exposé, un léger changement de cap doublé d'une légère généralisation.
Reprenons plus avant : pourquoi met-on en vente les sacs Che Guevara ? Parce qu'ils vont plaire, parce qu'on donne au peuple ce qu'il veut. C'est la base même du capitalisme, et c'est totalement absurde. Le consommateur est juste un enfant capricieux, qui aime sa maman parce qu'elle lui donne des jouets. Ce qui est vrai en général ; mais c'est sûr que ça n'est pas en continuant dans cette voie qu'on va changer l'enfant capricieux en adulte responsable.
Mais bon, si ça n'était que ça... Si on ne donnait à l'homme que ce qu'il veut, alors ce serait vite plié : de l'eau, de la lumière, de la nourriture, la santé et ça suffit. Bon, bien entendu, il faut des autres hommes, des jeux, des livres et/ou de la musique pour s'occuper après le boulot, mais c'est tout. Tandis qu'avec la publicité, et ce lavage de cerveau en quelque sorte, les industriels ont résolu le problème : mais si, je vous assure que vous avez besoin d'un épluche-patates qui fait aussi peleur d'oranges ! Le métier de publicitaire n'est que l'évolution du métier de bonimenteur, qui faisaient croire que le produit qu'ils vendaient était miraculeux, et qu'il fallait absolument l'acheter ! Donc, le problème est résolu : on crée des besoins à l'homme, et on lui fournit de quoi subvenir à ses besoins (« On nous inflige / Des désirs qui nous affligent » - Alain Souchon, Foule sentimentale). L'homme est content, et les capitalistes aussi.
Alors, pourquoi une révolution serait-elle impossible ? Je cite longuement Aldous Huxley dans sa préface au Meilleur des Mondes : « Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d'esclaves qu'il serait inutile de contraindre, parce qu'ils auraient l'amour de leur servitude. La leur faire aimer — telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d'aujourd'hui aux ministères de !a propagande, aux rédacteurs
en chef de journaux, et aux maîtres d'école. » Voyez-vous où je veux en venir ?
Qui serait prêt aujourd'hui à remettre en cause le système tout entier ? Enfin, bon sang, pourquoi vouloir détruire le capitalisme sauvage et la société de consommation, alors que ceux-ci vous fournissent tout ce dont vous avez besoin, et tout ce dont vous avez eu envie ou aurez envie, payable en douze fois sans frais ? Quand vous êtes dans un appartement, avec une belle télévision, Internet, de la nourriture, et tout ce confort-là, quel besoin avez-vous donc d'aller monter sur les barricades dehors (où il fait froid) pour réclamer la tête de Patrick Le Lay, qui passe à la télé votre série préférée tous les dimanches ? Enfin, quoi, ça pourrait être pire, non ?
Donc l'homme s'endort dans son luxe, son confort, et ne voit vraiment pas pourquoi il devrait changer quoi que ce soit. Quelles sont les mesures des politiques les plus impopulaires de toutes ? Les mesures qui réduisent une part de votre confort, de vos avantages – suppression des 35 H, augmentation du prix du tabac, etc... Une fois que l'homme a le confort, et que de plus on l'incite à le garder, il s'y accroche – même si c'est en dépit du bon sens. Se révolter, c'est faire changer les choses – et si tout est bien, pourquoi changer, si en plus on court le risque de se tromper ?
En conclusion, on peut donc dire que la révolution française numéro 2 n'arrivera pas de sitôt – tant que l'homme absorbera docilement sa dose quotidienne de télé, comme un drogué, il ne pourra pas oser se démarquer... La société de consommation détourne la rébellion et en fait un objet de mode, ou d'histoire – mais c'est du passé, maintenant tout va bien, et les horribles milices marxistes ne sont pas près de te tuer dans la rue tant que tu achètes docilement nos produits ! A défaut d'une révolution, nous ne pouvons espérer qu'une « évolution » (ce qui est déjà pas mal, je vous l'accorde), car les moteurs nécessaires à la révolution ne veulent pas marcher et les mécanismes sont grippés... A quand le progrès, alors ? Eh bien, qui sait, si les Occidentaux n'ont pas l'envie de faire la révolution, c'est peut être les pays du Tiers-Monde qui vont s'en occuper – pour beaucoup la situation va mal, et c'est peut-être ça qui va leur donner l'énergie de résister... Pour autant la flamme de la révolte ne doit pas s'éteindre en Occident ; je ne dis pas qu'on doit brûler plus de voitures, mais lutter de plus en plus contre un asservissement à des besoins fictifs et superflus créés par l'argent pour l'argent... Continuons la lutte !
Albums écoutés = (Over-Nite Sensation + We're Only in it for the Money) x Frank Zappa
