De nos jours, que signifie la rébellion ?

Un article motivé par une anecdote que je garde fraîche en mémoire, et que je ne peux décemment pas ne pas vous raconter. C'était il y a quelques temps, dans un quelconque centre commercial (Quartier Libre, pour les connaisseurs), alors que je sortais d'un magasin, je tombais face à une vitrine qui me fit d'abord rire, puis désespérer (heureusement j'ai gardé l'impassibilité d'un espion mexicain, sinon les croquantes et les croquants m'auraient regardé d'un ½il torve). C'était là, dans la vitrine, entre un sac Diddle et un autre imitant un sac de courses (mais oui, quoi de plus à la mode d'aller en cours comme si on venait faire ses emplettes ; après tout, l'école, c'est juste un prétexte pour revoir les copines qui nous ont tant manqué depuis hier désolé j'ai pas pu me connecter sur MSN hier ouais c'est mes parents les relous jvais faire une fugue et fuir cette dictature de fascistes) : un sac noir qui, en guise de logo attrape-couillons (surtout attrape-couillones, je ne vois pas quel garçon se baladerait avec autre chose que son Eastpack et ses baggys, mais bon passons) arborait fièrement la mythique photo (stylisée à l'état de dessin) de Che Guevara, réalisée par le photographe Alberto Korda ; mais vous devez forcément la connaître, c'est la plus connue. Pour ceux qui ne verraient pas de quoi je parle, je les invite chez moi : je l'ai en poster au-dessus de mon lit (pas de commentaires s'il vous plaît).
Cette vision me glaça d'effroi. Le Che, le révolutionnaire-type – nous ne sommes pas là pour discuter de ses idées, ni de leurs conséquences, mais toujours est-il qu'il est symbole de la révolution, car il a osé défendre ses idées et provoquer une révolution à Cuba pour renverser un dictateur sous influence américaine (pour certes en installer un autre, mais bon c'est une autre histoire). C'était aussi un bon joueur d'échecs, mais ça c'est pour votre culture, et je m'écarte du sujet. Toujours est-il que cet homme, symbole de la révolution, et du communisme quelque part, s'était retrouvé imprimé sur des milliers de sacs vendus par des capitalistes à des filles dont la seule envie est d'être « fasheun », tout cela pour se faire de l'argent. Ernesto doit se retourner dans sa tombe.
C'est dans ses moments là que les paroles de Blasphemous Rumours de Depeche Mode me reviennent en tête : « I don't want to start any blasphemous rumours / But I think that God has a sick sense of humour »... (les non-anglophiles traduiront : Sans vouloir lancer des rumeurs blasphématoires, je crois que Dieu a un sens de l'humour malsain)

Mais quelque part, je dois remercier les inventeurs de ce sac, parce qu'ils me fournissent un sujet sur lequel disserter, assez longuement je l'espère – tout dépend si ma plume s'assèche vite ou non, mais je ne pense pas.
Reprenons cette (longue, j'en conviens) introduction. Pourquoi voir un sac comme ceci me fait-il bondir ? pourrez-vous vous demander. Où est le mal ? Le Che est une icône, surtout chez les jeunes, qui ont encore le Pedro... pardon, le Sancho... (pardonnez ce calembour) ; alors c'est plutôt bien que les jeunes puissent acheter un objet leur permettant d'afficher leur différence, non ? Bon, allons, arrêtons là les bêtises, je pense que vous avez compris.
Les adolescents (mais aussi les jeunes adultes) sont des personnes qui se situent à un âge intermédiaire, entre la candeur de l'enfance et le stress et la routine des adultes. Les adolescents sont normalement assez mûrs (bien entendu, ils sont supposés l'être, mais j'en connais beaucoup qui ne le sont pas...) pour pouvoir réfléchir et remettre en question certaines choses (ça, c'est le côté adulte) ; mais ils sont débarrassés des contraintes matérielles (pas besoin de bosser pour nourrir la femme et les gosses) et ont la conviction (héritée de la candeur enfantine ?) que les choses peuvent bouger grâce à eux – est-ce vrai, ou non, peut-être, mais plus le temps passe et plus ça se tasse, car un adulte a plus tendance à s'occuper de sa vie au lieu de fomenter une révolution pacifique. C'est pour cela que les adolescents sont souvent nombreux à manifester ou à exprimer leurs opinions politiques altermondialistes (assez fréquemment), à se « rebeller » (de façon limitée certes) contre le gouvernement du pays ou de la maison.
Enfin, ça, c'est de la théorie. Des jeunes comme ça, j'en connais pas mal, mais ils sont quand même minoritaires. Les autres ? Gothiques, skateurs, filles joyeuses (avec le string qui dépasse, c'est « fasheun » et ça augmente le risque de se faire violer), pseudo-suicidaires (qui disent qu'ils vont se suicider, pour exprimer leur mal-être ; mais malheureusement trop tentent et réussissent...), bref une joyeuse cohorte de déglingués que vous pouvez admirer quotidiennement sur Skyblog (je vous renvoie à l'article de l'ami Mike sur paris9depression). Bref, des personnes mal dans leurs baskets pour la plupart. Des personnes mal dans leurs baskets certes, mais qui se sentent des vrais rebelles dans l'âme : le Che je le connais personnellement il doit me rendre mon peigne, je ne suis pas comme les autres, Bush il pue de la bouche (authentique), etc.
Je n'ai absolument aucune idée sur la possibilité d'une relation de cause à effet concernant le fait d'être mal dans sa peau et le fait de vouloir faire changer les choses. Je pense qu'il n'y en a aucun, bien que les ados se sentent plus mal dans leur peau que la plupart, en pourcentage. Mais maintenant, une petite observation : qui sont les plus gros consommateurs ? A qui s'adressent la plupart des publicités ? Qui sont les plus sujets à la mode ? Eh oui, les jeunes...

Le problème, c'est que le jeune est certes un jeune, mais il est aussi un homme, souvent sujet au panurgisme... Fines mouches, les publicitaires, les industriels et les modistes l'ont bien compris : le jeune a de l'argent à dépenser dans des « secteurs secondaires » (pas primaires, donc, pas vitaux, comme la nourriture par exemple ; ce seraient plutôt les loisirs, la mode, bref les luxes occidentaux...), il suit le troupeau comme tous les autres, donc le jeune doit être ciblé dans le marché, il est économiquement viable. Et que veut le jeune ? Paradoxalement, il dit « merde » à l'autorité (pas fort, sinon quelqu'un pourrait le surprendre), et veut se démarquer des adultes, ces cons qui sont enfermés par la société, mais aussi des autres : regardez-moi, je suis unique, je me démarque de vous, je suis visionnaire, enfin bref je ne sais pas ce qu'ils peuvent se dire exactement mais je crois qu'on a l'essentiel. Une des règles du marketing, et de la télé, c'est : « donner au peuple ce qu'il veut, parce que comme ça il le prend, vous paye et vous aime ». Donc, les experts en capitalisme adressent ce message à ces jeunes : « regarde, affirme ta différence, démarque-toi de la norme, puisque c'est dans le coup » - message paradoxal, certes (revendique ta différence, celle que tu partages avec les autres), mais le fait est que ça marche.
Résultat ? Eh bien, résultat, on voit par exemple une recrudescence du nombre de gothiques dans les collèges et lycées, non pas parce que c'est un moyen d'exprimer une révolte ou un état d'esprit, mais parce que c'est mode. Et de même on voit des sacs Guevara, achetés non pas par des marxistes, mais aussi par des pouffes qui veulent être à la mode pour avoir pleins de petits copains qui fantasment sur leur string (c'est un schéma).
La rébellion a été détournée, vulgarisée, transformée en un vulgaire objet de mode – donc en un argument capitaliste de vente. Et les saumons de Panurge sont contents (ainsi que les saumons remontent le courant, les saumons de Panurge sont à contre-courant, mais non pas par nécessité mais pour suivre d'autres saumons – ça va de l'ado rebelle ci-dessus au littéraire qui aime Houellebecq parce que c'est mode et que c'est « coup de poing » de parler de cul dans un roman).

Mais c'est bien joli tout ça, me direz-vous, mais c'est pas parce que on vend des sacs Guevara que ça va empêcher la prochaine Révolution Française ! Certes, mais c'est à ce moment-là que je sors de ma manche la deuxième partie de mon exposé, un léger changement de cap doublé d'une légère généralisation.
Reprenons plus avant : pourquoi met-on en vente les sacs Che Guevara ? Parce qu'ils vont plaire, parce qu'on donne au peuple ce qu'il veut. C'est la base même du capitalisme, et c'est totalement absurde. Le consommateur est juste un enfant capricieux, qui aime sa maman parce qu'elle lui donne des jouets. Ce qui est vrai en général ; mais c'est sûr que ça n'est pas en continuant dans cette voie qu'on va changer l'enfant capricieux en adulte responsable.
Mais bon, si ça n'était que ça... Si on ne donnait à l'homme que ce qu'il veut, alors ce serait vite plié : de l'eau, de la lumière, de la nourriture, la santé et ça suffit. Bon, bien entendu, il faut des autres hommes, des jeux, des livres et/ou de la musique pour s'occuper après le boulot, mais c'est tout. Tandis qu'avec la publicité, et ce lavage de cerveau en quelque sorte, les industriels ont résolu le problème : mais si, je vous assure que vous avez besoin d'un épluche-patates qui fait aussi peleur d'oranges ! Le métier de publicitaire n'est que l'évolution du métier de bonimenteur, qui faisaient croire que le produit qu'ils vendaient était miraculeux, et qu'il fallait absolument l'acheter ! Donc, le problème est résolu : on crée des besoins à l'homme, et on lui fournit de quoi subvenir à ses besoins (« On nous inflige / Des désirs qui nous affligent » - Alain Souchon, Foule sentimentale). L'homme est content, et les capitalistes aussi.
Alors, pourquoi une révolution serait-elle impossible ? Je cite longuement Aldous Huxley dans sa préface au Meilleur des Mondes : « Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d'esclaves qu'il serait inutile de contraindre, parce qu'ils auraient l'amour de leur servitude. La leur faire aimer — telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d'aujourd'hui aux ministères de !a propagande, aux rédacteurs
en chef de journaux, et aux maîtres d'école. » Voyez-vous où je veux en venir ?
Qui serait prêt aujourd'hui à remettre en cause le système tout entier ? Enfin, bon sang, pourquoi vouloir détruire le capitalisme sauvage et la société de consommation, alors que ceux-ci vous fournissent tout ce dont vous avez besoin, et tout ce dont vous avez eu envie ou aurez envie, payable en douze fois sans frais ? Quand vous êtes dans un appartement, avec une belle télévision, Internet, de la nourriture, et tout ce confort-là, quel besoin avez-vous donc d'aller monter sur les barricades dehors (où il fait froid) pour réclamer la tête de Patrick Le Lay, qui passe à la télé votre série préférée tous les dimanches ? Enfin, quoi, ça pourrait être pire, non ?
Donc l'homme s'endort dans son luxe, son confort, et ne voit vraiment pas pourquoi il devrait changer quoi que ce soit. Quelles sont les mesures des politiques les plus impopulaires de toutes ? Les mesures qui réduisent une part de votre confort, de vos avantages – suppression des 35 H, augmentation du prix du tabac, etc... Une fois que l'homme a le confort, et que de plus on l'incite à le garder, il s'y accroche – même si c'est en dépit du bon sens. Se révolter, c'est faire changer les choses – et si tout est bien, pourquoi changer, si en plus on court le risque de se tromper ?

En conclusion, on peut donc dire que la révolution française numéro 2 n'arrivera pas de sitôt – tant que l'homme absorbera docilement sa dose quotidienne de télé, comme un drogué, il ne pourra pas oser se démarquer... La société de consommation détourne la rébellion et en fait un objet de mode, ou d'histoire – mais c'est du passé, maintenant tout va bien, et les horribles milices marxistes ne sont pas près de te tuer dans la rue tant que tu achètes docilement nos produits ! A défaut d'une révolution, nous ne pouvons espérer qu'une « évolution » (ce qui est déjà pas mal, je vous l'accorde), car les moteurs nécessaires à la révolution ne veulent pas marcher et les mécanismes sont grippés... A quand le progrès, alors ? Eh bien, qui sait, si les Occidentaux n'ont pas l'envie de faire la révolution, c'est peut être les pays du Tiers-Monde qui vont s'en occuper – pour beaucoup la situation va mal, et c'est peut-être ça qui va leur donner l'énergie de résister... Pour autant la flamme de la révolte ne doit pas s'éteindre en Occident ; je ne dis pas qu'on doit brûler plus de voitures, mais lutter de plus en plus contre un asservissement à des besoins fictifs et superflus créés par l'argent pour l'argent... Continuons la lutte !




Albums écoutés = (Over-Nite Sensation + We're Only in it for the Money) x Frank Zappa

# Posté le lundi 25 septembre 2006 18:17

Les robots sont-ils une invention communiste ?

La formulation de cette question est certes bizarre, mais attendez un peu que je vous l'explique et vous comprendrez mieux.
Peut-être l'avez vous compris, mais mon propos n'est pas de discuter si la primeur de l'invention du robot revient aux communistes, c'est à dire à l'URSS à cette époque : cette question ne présente qu'un intérêt limité, pour ne pas dire nul, d'un point de vue strictement philosophique. Mon propos est tout autre. Et à défaut de l'expliquer maintenant, je vais me lancer plutôt dans une uchronie (j'adore ça), à la fin de laquelle vous comprendrez le vrai sens, certes un tantinet caché, de ma question.

Imaginez... Imaginez que demain l'on trouve la recette pour fabriquer des robots. Par n'importe quels robots, attention : des robots capables d'accomplir certaines tâches à la place des humains, des humanoïdes : pas de vulgaires cubes de circuits intégrés capables de dire « papa » et « maman ». Tenez, pour simplifier, nous allons dire que nos robots sont asimoviens, c'est à dire qu'ils respectent les Trois Lois de la Robotique (en fait il y en a quatre, mais si je vous le disait il faudrait que je vous raconte la fin de Fondation...) inventées par Isaac Asimov (et que le premier qui me dit que les robots sont communistes parce que Asimov est né en Russie est excommunié illico presto, va en prison sans passer par la case départ et est maudit jusqu'à la treizième génération) tout au long de son Cycle des Robots. Je vous rappelle pour mémoire les Trois Lois de la Robotique : 1) Un robot ne peut nuire à un être humain ni laisser sans assistance un être humain en danger, 2) Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par les êtres humains, sauf quand ces ordres sont incompatibles avec la Première Loi, 3) Un robot doit protéger sa propre existence tant que cette protection n'est pas incompatible avec la Première ou la Deuxième Loi.
Donc supposez qu'un jour l'on ait des robots asimoviens. La question qui se pose est : qu'allons-nous en faire ? A quoi allons-nous les employer ? Eh bien, ils seront utiles pour aller sur d'autres planètes, par exemple. Mais pour la vie quotidienne, par exemple, on peut les employer comme des nounous (comme dans certaines nouvelles d'Asimov), ou pour faire du travail à la chaîne dans les usines, ou pour réaliser des travaux qui sont trop pénibles pour des humains : on peut les employer comme maçons, éboueurs, etc. Les robots seraient très utiles, seraient une main-d'½uvre très intéressante pour les patrons (gratuite, alors que demander de plus ?), qui pourraient ainsi arrêter d'employer des petits enfants d'Inde pour fabriquer des ballons de foot, et de plus les robots ne demandent aucun avantage, peuvent travailler sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ne sont pas syndiqués, ne peuvent pas se révolter contre leur patron (sauf si celui-ci met leur existence en danger)... Bref, un robot est un travailleur idéal ! D'ailleurs, robot vient du tchèque robota, qui veut dire... travail ! (tiens, tiens...) De plus, on peut le faire travailler partout, dans tous les domaines : il suffit de lui apprendre quelque chose (et les robots n'oublient rien), de lui montrer la man½uvre, les cas possibles et les réactions qu'il doit avoir, et c'est bon, le robot fait son travail : ainsi il peut être médecin, chauffeur de taxi, présentateur télé, caissier, n'importe quoi ! (enfin, peut-être pas : des métiers comme acteur, avocat, écrivain, sportif seraient peut-être un peu plus difficiles d'accès pour les robots)
Mais lisez un peu les lignes au-dessus : les robots sont employés gratuitement par les patrons, et font leur boulot consciencieusement... D'accord, mais qui faisait le boulot, avant cela ? Les humains ! Donc, si l'on fait travailler les robots, le taux de chômage explose, puisqu'ils peuvent quasiment tout faire ! Et si tout le monde est obligé de vivre du chômage, l'Etat est déficitaire, les gens ne vivent pas confortablement, et puis tout le monde est énervé et se tape dessus (ou tape sur les robots), c'est l'émeute, dix millions de blessés en France, l'enfer ! J'exagère certes un petit peu (quoique...), mais c'est là le problème majeur : les robots feront le travail à la place des humains, mieux et gratuitement, et les humains seront quasiment tous au chômage ! Pour éviter cela, que peut-on faire ? Ne pas se servir des robots ? Ce serait stupide : si le progrès est à portée de main, autant s'en servir, car le progrès est censé rendre l'homme plus libre (je dis « censé » parce que voyez ce que donne le téléphone portable) et le faire avancer. Alors, que faire ?
Vous l'avez certainement deviné : si les robots travaillent à la place de la majorité des personnes, et que ces personnes n'ont plus d'argent, alors... il faut supprimer l'argent ? Oui ! Pour vous le prouver de manière plus éclatante, un petit syllogisme (j'ignore si ç'en est vraiment un) : l'argent est obtenu (en règle générale) en travaillant ; si on ne peut plus travailler, alors on n'a plus d'argent ! La solution ultime serait de supprimer argent et travail. Vous pourrez m'objecter la maxime de Voltaire dans Candide : « Le travail protège du vice, du besoin et de l'ennui ». Certes, mais toujours est-il que je n'en suis pas intimement persuadé : si personne ne travaille, et de surcroît qu'il n'y a plus d'argent, alors les gens pourront sortir, aller en vacances, voir leurs amis, se cultiver et s'embellir l'âme – il y aurait là une vraie liberté (je ne pense pas que le travail rende libre, mais peut-être me trompe-je).
Un monde communiste parfait (et c'est là que j'opère ma jonction avec la question posée) serait un monde avec les robots qui travaillent à la place des humains (comme sur Solaria, voir Les cavernes d'acier d'Isaac Asimov) : les robots feraient quasiment tout à la place des humains, qui disposeraient de tout leur temps pour philosopher, lire, écouter de la musique, élever leurs enfants... Tous les humains seraient égaux (car il n'y aurait plus d'argent, donc plus de problèmes d'argent, donc tout le monde pourra manger à sa faim et faire ce qu'il veut), libres, les robots travailleraient à la place des humains, leur fourniraient tout, nourriture et biens, par leur travail. C'est l'aboutissement de la doctrine de Marx, les inconvénients en moins ; bon, bien entendu il y aura d'autres inconvénients, d'autres problèmes, des choses qui ne fonctionneront pas, mais résoudre ces problèmes tiendra aussi occupés les hommes de cette génération, non ?

Un monde comme ça a l'air de fonctionner. Mais encore faut-il pouvoir l'atteindre : n'est-ce pas un Eden hors de portée des hommes ? Eh bien, peut-être bien, après tout... Vous allez voir pourquoi.
Je ne pense pas que le fait que les robots n'existent pas soit un problème : si on laisse faire les scientifiques, ils trouveront forcément le moyen de créer 1) des ordinateurs intelligents, 2) réduire la taille de ces ordinateurs et améliorer leurs algorithmes, 3) incorporer un tel ordinateur dans une structure humanoïde métallique, 4) relier le cerveau électronique aux membres et 5) apprendre aux robots les Lois de la Robotique et le langage. Ce n'est qu'une question de temps : l'ingéniosité de l'homme et les progrès scientifiques, si on les laisse faire un certain temps, trouveront la solution.
Le problème réside plutôt dans la phrase précédente : si on les laisse faire. Vous allez me dire : pourquoi ne les laisseraient-on pas faire ? Eh bien, la question est de savoir si les hommes qui ont le pouvoir à l'heure actuelle ont intérêt à laisser un tel monde prendre racine... Qui a le pouvoir maintenant ? Vous pouvez dire les politiques ; mais les politiques voient leurs moyens limités par le manque d'argent. Qui possède de l'argent ? Les multinationales, les grands groupes capitalistes, dont les énormes revenus leur permettent de s'assurer des hauts salaires, des avantages, une belle vie. Et ont-ils intérêt à laisser se développer un monde où les robots travailleraient ? Un monde où tout le monde pourrait vivre aussi confortablement qu'eux ? La réponse est bien évidemment non.
Et voilà le n½ud de l'histoire, mon véritable propos : le pouvoir, l'argent, le capitalisme s'oppose parfois (je devrais mettre souvent, mais ça me paraît un peu trop certain et définitif) au progrès. Vous voulez un exemple ? Des exemples ? Lisez donc l'excellent 99 francs (maintenant retitré 14.99 euros...) de Frédéric Beigbeder... On y apprend que le collant qui ne file pas, la machine à laver incassable et le pneu increvable n'ont jamais été et ne seront probablement jamais commercialisés, alors qu'ils existent et qu'ils fonctionnent ! Motif ? Bien entendu, pas assez rentables : le client ne les achète qu'une seule fois... Une légende urbaine (à laquelle je veux bien croire, d'ailleurs) prétend qu'il vaut mieux acheter un couteau en Afrique plutôt qu'aux USA, parce que les couteaux aux Etats-Unis sont fabriqués pour durer moins longtemps, pour qu'une fois cassés les clients en rachètent... Vous voyez bien que le capitalisme s'oppose au progrès : des choses utiles à tous, des innovations technologiques ne voient jamais le jour parce qu'elles ne sont pas assez rentables, ou conduisent à une saturation du marché – très mauvais, apprend-t-on dans les cours de capitalisme...
Donc quoi de plus naturel à ce que les multinationales pourraient s'opposer en dépit du bon sens à la conception et à la fabrication de robots ? D'ailleurs, si ça se trouve, l'on sait déjà comment fabriquer les robots – mais pour les raisons sus-nommées on a brûlé la formule... C'est terrible, non ? Un autre exemple : le lobby du pétrole, qui s'oppose depuis des années et des décennies à la conception d'une voiture au carburant naturel, colza, électricité ou même eau ! Tout cela parce que la commercialisation d'une telle voiture ferait chuter de manière drastique leurs bénéfices ! Ainsi, il faudra attendre que la dernière goutte de pétrole du dernier gisement terrien soit pompée pour que l'on puisse passer à la voiture électrique ! Je ne vous raconte pas la pagaille entre le moment où les voitures auront des moteurs à essence et le moment où elles devront aller le changer pour des moteurs à hydrogène... De même, puisqu'on parlait des robots et des progrès technologiques qui ont pour l'instant leur place uniquement dans la science-fiction : la téléportation sera-t-elle un jour mise au point ? Evidemment, dans ces conditions, on peut en douter : il faudra que le lobby du pétrole accepte de perdre ses bénéfices (ou alors, il faudra construire des téléporteurs qui fonctionnent avec de l'essence...), il faudra déconstruire ces routes, trouver du travail pour les gens qui travaillent dans le domaine de l'aéronautique, de la navigation (peut-être pas, après tout, les gens auront peut-être envie de refaire des voyages en avion pour la nostalgie, mais petit à petit ces excursions nostalgiques perdront certainement du terrain) et des transports en général !
Etendons un peu plus notre réflexion : le progrès sera certainement et est déjà freiné par le capitalisme, la société qui utilise l'argent comme ressource principale. Ainsi des choses qui pourraient faire avancer les hommes ne verront pas le jour à cause de cette contrainte financière. Etendons notre réflexion en nous posant la question (dont la réponse est terrible, mais belle et bien réelle) de la misère dans le monde : beaucoup (trop) de gens meurent de faim, de soif, n'ont pas de maison, sont sous-développés, non-éduqués dans les pays du Tiers-Monde, mais avons-nous intérêt à résorber ce problème ? La réponse est non. Regardez : pour résoudre la faim dans le monde, il suffirait, par exemple, de prendre le budget de la défense des Etats-Unis et de l'utiliser pour que la faim soit vaincue, et que des peuples entiers puissent vivre décemment. Qui le fait à l'heure actuelle, qui s'occupe de ce problème vraiment, qui investit dedans ? Personne – du moins personne parmi les puissants (à part quelques rares exceptions, comme Bill Gates, qui va donner 20 milliards à sa fondation humanitaire...). Pourquoi ? Il doit exister plusieurs raisons : je vais en citer deux. La première, c'est que si tout le monde sur Terre devait avoir le même niveau de vie que les Américains, il faudrait trois fois la planète Terre pour subvenir à ces besoins ; pour le niveau de vie de la France, un peu moins, mais quand même : deux planètes et demie. Ca fait réfléchir, notamment sur les problèmes de gaspillage, de recyclage, d'économies d'énergie... Deuxièmement – la raison la plus importante, et la pire au niveau éthique, mais malheureusement en place depuis longtemps sans que personne ne s'en offusque – : les pays du Tiers-Monde fournissent une main-d'½uvre à faible coût, qui ont besoin du salaire de misère que l'on consent à leur verser pour survivre, qui font bosser leurs gosses pour Nike pour fabriquer des ballons douze heures par jour pour un salaire insignifiant... (quand je disais que personne ne s'en offusquait, j'exagère : le corps professoral, notamment en éducation civique, s'en offusque, pour ensuite vous dire que l'on a de la chance d'être à l'école au lieu de travailler à la mine, et que l'éducation est un luxe ; ils ne semblent pas voir que cette exploitation est inhumaine, qu'elle ne devrait pas exister, et que l'éducation n'est pas un luxe, c'est au contraire un bien de première nécessité que tout le monde devrait faire passer en priorité numéro une ! L'éducation pour tous les humains, et après on pourra discuter !) « Le capitalisme, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme », disait quelqu'un de censé (je ne sais plus qui c'est, à mon grand désespoir, mais je pencherais pour Marx...) : voilà l'exemple le plus flagrant. Et si tous les hommes et femmes du Tiers-Monde vivaient normalement et étaient payées comme les Français ? Utopie, dirons certains – et ils n'ont pas tort, malheureusement : une main-d'½uvre que l'on paie plus, cela signifie moins de marge (ne me dites pas que Nike vous fait payer 65 euros pour deux chaussures parce que l'avion ça coûte cher (les chaussures ne voyagent pas en première, que je sache) et que les ouvriers sont payés normalement : regardez toutes vos chaussures, regardez tous vos objets fabriqués à la chaîne, c'est bien le diable s'il n'y a pas marqué « Made in China » ou « Made in Taiwan » ; et pourquoi aller faire fabriquer les chaussures en Chine, sinon pour pouvoir sous-payer ses ouvriers ?), moins de marge donc moins de bénéfices, ce qui est inconcevable – ou alors, les Nike passent à 100 euros la paire... (ce qui est aussi inconcevable) En clair, boycottons Nike (mais ça n'est pas un exemple isolé, la majorité des multinationales sont ainsi, je crois) au profit du commerce équitable !

En résumant, le capitalisme et la recherche effrénée du profit, comme cela existe à l'heure actuelle, sont un obstacle au progrès humain et scientifique – je pense que vous avez eu assez d'exemples abondant en ce sens... Tant que les multinationales resteront comme elles sont, c'est à dire inhumaines, inéluctables, et reléguant le bien de l'homme au second plan, alors nous ne verrons pas les robots atterrir dans notre quotidien... Nous avons besoin d'une société plus humaniste, autrement plus consciente et bonne que la société actuelle, qui non content d'utiliser la misère et l'exploitation, en fait des piliers même d'une société « en forme », au détriment du bien « objectif » de l'homme, comme les progrès technologiques...






Albums écoutés : El baile alemán - Señor Coconut / The Color and the Shape – Foo Fighters

# Posté le lundi 04 septembre 2006 04:15

Devons-nous parier sur l'existence de Dieu ?

Devons-nous parier sur l'existence de Dieu ?
Quand je pose cette question, et pour peu que vous ayez un certain bagage philosophique ou littéraire, vous voyez de quelle sorte de pari je veux parler. Bien sûr, je fais allusion au pari de Pascal, Blaise de son prénom, qu'il énonce dans ses Pensées. Mais peut-être que vous ne vous en rappelez plus très bien, ou même que ça vous est totalement inconnu (qui sait...) ; je m'en vais donc vous en faire une petite synthèse, avant de vous livrer mes réflexions (comme toujours).

A la fin des Pensées de Blaise Pascal (1662), l'auteur pose cette question : devons-nous croire en Dieu ? Or Pascal, contemporain de Fermat et de Mersenne, avec qui il avait étudié le calcul des probabilités dans le cadre des jeux d'argent, transpose la question métaphysique dans ce domaine, et étudie ce qu'on appellerait l' « espérance mathématique » : en probabilités, c'est ce qui détermine ce que le joueur a le plus de chances de gagner (une espérance mathématique de 2 signifie que le joueur a le plus de chances de gagner 2 en jouant ; une espérance mathématique de –1 signifie que le joueur a plus de chances de perdre 1 (ce qui n'est pas viable : on joue en général pour gagner)).
Alors voyons les différents cas selon la pensée de Pascal. Il tient le raisonnement suivant : parions sur l'existence de Dieu (c'est à dire, croyons-y). Si Dieu existe, et qu'on y a cru, qu'on l'a prié, adoré, qu'on lui a rendu grâce en bon croyant, alors le paradis est pour vous. Si Dieu n'existe pas, alors vous n'avez rien perdu : vous n'irez pas en enfer pour autant.
C'est à peu près tout ce qui est écrit dans les Pensées ; mais l'on peut continuer un petit peu le raisonnement de Pascal pour compléter le tableau. Si Dieu existe, et que vous n'y avez pas cru, vous irez en enfer (Pascal écrivait à l'époque des libertins, qui profitaient des plaisirs terrestres car selon eux, il n'y avait pas de vie après la mort : quand on est mort, on est mort, et on ne peut plus picoler et chanter). Si Dieu n'existe pas et que vous n'y avez pas cru, eh bien vous aviez raison – mais quelle différence cela fait-il : ça ne se saura jamais, et vous n'irez pas au paradis, car le paradis n'existe pas !
Voilà donc le raisonnement tenu par Pascal, qui en conclut : croyons en Dieu, nous avons tout à gagner et rien à perdre ! Alors que nous ne pouvons pas gagner si l'on ne croit pas en Dieu...
Ca, c'est le raisonnement de Pascal. Mais vous vous doutez bien que si je pose la question « Devons-nous parier sur l'existence de Dieu », et que vous voyez que j'ai fait à peine vingt lignes d'article (ce qui ne me ressemble pas), vous vous doutez qu'il y aura une suite. Voire même vous pouvez déduire grâce à certaines réflexions des articles précédents que je ne suis pas en total accord avec Pascal... loin de là ! Donc, à mon tour de disserter.

Ce raisonnement est simple, certes, et semble exact. Pourtant, pourtant, il me paraît simpliste et les conséquences de chacun des actes (croire ou ne pas croire en Dieu) ne me semblent pas exactes. Reprenons point par point.
Si l'on croit en Dieu et qu'il existe, alors on accède au paradis. En regardant cette phrase, en la disséquant, en oubliant toutes les notions pré-conçues gravitant autour de Dieu, on remarque que, bien qu'il y ait « alors », les deux propositions ne sont aucunement reliées entre elles par une relation de conséquence ! Pour que cette phrase soit vraie, il faudrait que la phrase « Si Dieu existe, alors le paradis aussi » soit vraie – ce qui n'est pas évident du tout ! Si Dieu existe, il est peut-être trop occupé pour s'occuper d'un paradis – peut-être que là-haut on se retrouve tous ensemble, comme des cons, en train de marcher dans l'espace ! Même, l'existence de Dieu n'est en aucun cas garantie d'une vie après la mort ! Vous croyez que Dieu a du temps à perdre avec chacun des milliers d'humains qui meurent chaque jour ? Vous croyez qu'il a le temps de décider qui va au paradis et qui va en enfer ? Le plus simple eût été qu'il n'y aie pas de vie après la mort – le même traitement pour tout le monde, certes, mais ça fait perdre moins de temps.
Une autre chose me chagrine. Si l'on croit en Dieu, alors on va au paradis ; sinon, on va en enfer. Ces phrases me désespèrent (non, mais je m'en remettrais un jour). C'est en effet une catastrophe si ça marche comme ça. Je ne crois pas Dieu assez bête pour dire : « Vous avez cru en moi, c'est bien, les autres, tous en enfer, vous aviez qu'à croire en moi ». Cette image d'un Dieu dictateur, et superficiel, vu qu'il s'en tient à une seule chose, à un seul critère, pour décider qui va au paradis et qui va en enfer, me désempare : alors tous les philosophes et d'autres se seraient battus pour la tolérance, alors que Dieu lui-même est un profond imbécile raciste ? (ce serait drôle, avouons-le ; de l'humour noir, bien sûr...) De plus, croire en Dieu, c'est bien, mais lequel ? Les Juifs croient en Dieu, les musulmans aussi, les catholiques aussi – dans ces conditions, s'ils se retrouvent tous ensemble au paradis, vous ne croyez pas que des guerres de religion vont éclater au paradis ? Un comble ! Mais de plus, « la croyance apporte le paradis » me semble assez réducteur, et bête ; alors Diderot, athée, va en enfer, alors que Torquemada, l'Inquisiteur féroce, va au paradis ? (avec de surcroît les Juifs et les musulmans avec lui au paradis, je vous le dis, ça va faire de la bouillie...) Si Dieu est miséricordieux, il nous pardonne nos erreurs, nos offenses, et dans ce cas-là, paradis pour tout le monde ! Ce qui cloche aussi, quelque part. La solution serait tout simplement de ne pas mettre de vie après la mort – ce qui serait injuste, certes, mais Dieu a autre chose à faire ; ce ne sont pas les morts qui vont faire avancer les hommes, que je sache...
En me relisant furtivement, je m'aperçois que vous auriez pu m'arrêter avant (mais vous ne l'avez pas fait, par respect pour le grand orateur que je suis, et je vous en suis mille fois reconnaissant). Quand je disais « la croyance apporte le paradis » et que je réfutais cette affirmation, vous pourriez dire « Certes non. Il ne suffit pas de croire en Dieu ; il faut aussi le prier, le révérer, ne pas faire de mal, ce qui prive Torquemada du paradis ». Alors, si vous me dites ceci, vous laisseriez Diderot en enfer, et Voltaire irait l'y rejoindre ? Eh oui, que diable, Voltaire croyait en Dieu, mais il était déiste, a lâchement attaqué la conception de l'optimisme (alors que cette conception, si tout le monde y croyait, soulagerait Dieu ; tout le monde souffrirait avec abnégation et on ne lui reprocherait jamais rien, on aurait une confiance aveugle envers lui), Rousseau (qui croyait en Dieu), et n'a jamais adoré particulièrement Dieu ! Et même avec cette conception, « faire du bien nous permet d'accéder au paradis », que signifie faire du bien ? Si l'on donne de l'argent à un mendiant, est-ce vraiment faire du bien, vu qu'il va aller le dépenser dans l'heure au bistrot ? Si on offre des cadeaux à ses enfants à Noël, est-ce vraiment faire du bien, sachant que cet argent aurait permis à un enfant du Tiers-Monde de manger à sa faim ? Si au contraire l'on n'offre pas de cadeaux à ses enfants à Noël, est-ce vraiment faire du bien, car vos enfants seront moins heureux et vous aurez fait preuve de moins de générosité ? Eh oui, la notion de bien et de mal reste très floue, et je ne sais pas si Dieu lui-même pourra décider si telle action est bonne ou mauvaise ; il faudrait étudier les effets de chaque action sur tous les autres humains, et sur une période longue – et si Dieu y arrive, alors chapeau... Enfin, il y a ce que je surnomme la « conception de South Park » : dans certains épisodes, on vous montre le paradis, avec des gens très gentils dedans, et qui passent leur mort à jouer au gin-rummy et à faire voguer des bateaux en papier sur la mare ! Le trait est certes grossi (mais drôle), mais il est vrai que si vous vous retrouvez au paradis, à manger des épinards et des betteraves tous les jours (parce que c'est bon pour la santé ; est-ce qu'on mangerait Mc Do tous les jours au paradis, à votre avis ?) entre mère Teresa et Gandhi (alors que vous, pauvre lézard, n'aurez fait toute votre vie que des bonnes actions « minimes » ; ce qui pose une autre question : à quoi ça sert d'être extraordinairement bon, vu qu'en faisant des bonnes actions dites « de la vie quotidienne » vous aurez quand même le paradis ?)... Je n'appelle certainement pas ça le paradis...
Et la phrase précédente met en évidence une autre vérité : la conception du paradis est différente pour chaque personne. Les musulmans imaginent le paradis comme un lieu verdoyant où ils pourraient boire des nectars exquis et où des vierges attendraient les mourants pour qu'ils puissent profiter des plaisirs sensuels ("Et quant à ceux qui ont cru et fait de bonnes ½uvres, bientôt Nous les ferons entrer aux Jardins sous lesquels coulent des ruisseaux. Ils y demeureront éternellement. Il y aura là pour eux des épouses purifiées. Et Nous les ferons entrer sous un ombrage épais." - Sourate 4 verset 57 du Coran) ; pour les Incas, c'était un champ fleuri ; pour les chrétiens, encore autre chose... Celui qui n'aime pas les brocolis (et il peut très bien y en avoir, ça n'est pas mal de ne pas aimer les brocolis, chacun ses goûts) imaginera le paradis sans, alors que celui qui en raffole imaginera en manger tous les jours au paradis (bonjour la colique...). Il ne peut vraisemblablement pas exister de paradis qui puisse satisfaire tout le monde – ou bien on ne peut pas l'imaginer... De plus, une question : qui y'aurait-il, au paradis : serions-nous seuls, ou avec d'autres humains qui se sont bien comportés ? « L'enfer, c'est les autres », certes ; mais nous avons besoin des autres, non ? Et puis, il y a 100 milliards de personnes qui sont mortes depuis les temps de l'âge des cavernes ; dans le bon paquet qui est allé au paradis, pourrions-nous voir notre femme, notre meilleur ami, perdus dans la foule ? Alors regrouperons-nous les morts par siècle – et alors on ne pourrait pas aller voir Victor Hugo ? Ah là là, que c'est compliqué !!
La vérité est que nous ne savons ni si Dieu existe (à mon avis, selon la conception standard occidentale, c'est notre conscience, travestie sous les traits d'un juge Al-Kashi (=barbu) qui représente les autres, qui nous jugent sans cesse), ni qu'est-il en réalité, et il est peu probable que nous le sachions avant notre mort (et encore... tous ces secrets ne vont pas se révéler d'un coup après votre mort, si ça se trouve...). De plus, la vie après la mort (cette formulation souligne, pour peu que vous vous arrêtiez un peu, l'absurdité du concept : même quand il sera mort, l'homme veut vivre) est vraisemblablement un concept inventé par les hommes pour rendre l'angoisse de la mort un peu plus supportable, mais cette conception n'est sûrement pas vraie...

Si Dieu n'existe pas, alors soit vous y aviez cru, soit vous n'y aviez pas cru. Selon Pascal, si l'on croit en Dieu mais qu'il n'existe pas, alors tant pis, vous n'avez rien perdu. Je proclame que je m'oppose formellement à cette conception ! (pardon, je m'enflamme)
Au contraire, si Dieu n'existe pas, et en supposant que de ce fait il n'y ait rien après la mort (simple supposition ; nous subsistons peut-être sous forme d'ectoplasmes sur Terre après notre mort, il n'y a pas besoin de Dieu pour ça...), alors cela veut dire que l'homme a vécu, et que maintenant qu'il est mort il ne peut plus rien faire. Regardons derrière nous, dans la vie des hommes : le croyant a cru en Dieu, et le non-croyant n'y a pas cru. Le non-croyant n'a certes rien perdu (bon, d'accord, il a raison, mais c'est puéril de raisonner comme ça, ça n'avance à rien), mais le croyant a selon moi perdu beaucoup... Pour appuyer mes dires je citerai un bout de chanson de Georges Brassens : « S'il est une chose amère, désolante / En rendant l'âme à Dieu, c'est bien de constater / Qu'on a fait fausse route / Qu'on s'est trompé d'idées » (la chanson, c'est Mourir pour des idées) : le croyant s'est trompé, s'est fourvoyé dans une fausse conception, n'a pas fait avancer les hommes sur le chemin de la vérité, et a de surcroît perdu son temps en priant en vue d'un hypothétique paradis... Le temps passé à prier, il aurait mieux fait de le consacrer à sa famille, ses amis (s'il en a et s'ils veulent de lui bien sûr...), à jouer aux boules, à se reproduire, à traduire Goethe en mandarin – bref à vivre avec les autres et/ou pour les autres, au lieu de se retirer prier en solitaire...
Quelle différence cela fait, allez-vous me dire. Eh bien, cela fait que les hommes auraient pu avancer, qui sait ; ou peut-être tout simplement cela aurait permis au croyant de vivre plus intensément, mieux – on se sent mieux si l'on n'a pas de comptes à rendre, si l'on ne se sent pas à tout moment observé par Big Brother...

Bon, et tout cela pour dire quoi ? Eh bien, que la question de la croyance et de la non-croyance, de même que celles de l'existence de Dieu et de la vie après la mort, sont totalement ouvertes ; j'en ai profité pour vous livrer ma conception, mes réflexions, pour vous faire réfléchir (comme toujours), tout en sachant que sur cette question peut-être plus que sur toute autre, il n'y a pas de vérité. Ou bien peut-être y'en a-t-il une, mais dans ce cas elle nous échappe très certainement – qui sommes nous, nous les misérables cloportes terriens, pour prétendre connaître les vérités de l'ordre cosmique ?





Album écouté : Sheik Yerbouti de Frank Zappa

# Posté le dimanche 06 août 2006 16:52

Modifié le dimanche 27 mai 2007 11:11

Manquons-nous d'imagination ?

Manquons-nous d'imagination ?
La question parle d'elle-même. Mais je me dois d'éclaircir quelques petits points avant de commencer ma diatribe. Par « Manquons-nous d'imagination ? », je ne demande pas si la race humaine dans son ensemble manque d'imagination, et je ne rejoins pas en cela des articles précédents, où j'énonçais notamment le théorème de Clément Royer et toutes sortes de propositions visant à démontrer que le cerveau de tout humain ne peut pas imaginer quelque chose de totalement nouveau, et est toujours obligé de se raccrocher à quelque chose qu'il connaît. Par la question « Manquons-nous d'imagination ? », je demande si le peu d'imagination que tous les humains possèdent (ou en tout cas peuvent posséder) n'est pas bridé et menacé par la société actuelle.
Une fois cet éclairage lumineux (bonjour les pléonasmes) apporté sur cette question interrogative (re-bonjour), la réponse et le sens de mon exposé paraît presque évident : oui, l'homme lambda tend à manquer d'imagination. Pourquoi ? Nous allons voir ça tout de suite (ne soyez pas si pressés).

Le fait est que nous vivons à l'heure actuelle dans une société purement matiérialiste, cartésienne, bref qui laisse peu de place à l'imaginaire, au fantastique, à l'irréel ; et ce, depuis un siècle (voire un peu plus). Pourquoi ? Parce qu'à partir de cette époque, la science et les techniques se sont perfectionnées, en même temps que les sociétés sont devenues laïques et les esprits se sont voulus plus « raisonnés » (au sens de gouvernés par la raison, au sens des Lumières). Nietzsche disait « Dieu est mort », et force est de constater qu'il avait raison ; par « Dieu est mort » il ne voulait pas dire « Dieu nous a abandonné », mais « Nous avons tué Dieu ». Et il est vrai que dans les sociétés modernes, il n'y a plus de place pour Dieu ; tout est laissé aux hommes, et à la science.
Est-ce nécessairement à déplorer ? Je n'en sais rien. Il est vrai que les religions ont donné matière à beaucoup d'excès en tout genre, comme l'Inquisition ; et j'ai en mémoire une citation qui dit : « Les religions sont les plus grands obstacles dressés entre l'homme et Dieu » (et j'ai honte soudainement, car je ne me souviens plus de qui elle est). En effet, comme disait Voltaire (et là je suis sûr que c'est de lui, mais la citation est approximative... ah ! ma mémoire se gruyérise, ces temps-ci...) « Peu importe si l'on vénère un dieu habillé de rouge ou de vert, peu importe si on le prie debout ou à genoux » ; ce même Voltaire qui était déiste, c'est à dire croyait en Dieu mais en aucune religion. Bref, si plus grand-monde ne croit en Dieu (pour revenir à mon propos), cela évite certes les fanatismes (en évitant les religions), mais n'est-ce pas aussi un manque d'imagination ? Si l'on ne croit plus en Dieu, on ne croit plus aux miracles, au surnaturel, au paradis – ce qui je crois peut être un obstacle à l'imagination.
Le divin a donc été chassé de notre société et de notre façon de penser ; au profit de quoi ? Eh bien, l'avènement de la science y est pour beaucoup dans cet athéisme de la société. En effet, la science apporte une réponse logique, vérifiable, à des questions qu'auparavant l'on résolvait en invoquant une intervention divine. La science a montré que le divin n'y était pour rien dans certains phénomènes – elle a montré ce qu'était une éclipse, par exemple, ou comment l'homme s'est formé et a évolué, et ces questions, que l'on résolvait dans la société occidentale (résolument sous influence judéo-chrétienne) en invoquant la Bible, ont montré que la croyance et la religion se trompaient. On a donc chassé du divin, et on y a installé la science. De plus, le fait que la science apporte la machine à vapeur, la voiture, l'avion, et toutes sortes d'inventions qui font évoluer radicalement la vie de l'homme a certainement contribué à créer un certain engouement autour de la science. Donc, la science a chassé Dieu. Et point n'est de science sans rigueur, esprit d'analyse, matérialisme et cartésianisme – la science ne croit pas aux fantômes, mais à des choses tangibles (du latin tangere, que l'on peut toucher) et mesurables.
De plus, une autre chose dans la science est très commode, et c'est d'ailleurs ce qui fait la différence entre la science et la religion ou la philosophie : c'est qu'à chaque question, il y a une réponse. Ou plutôt devrais-je dire UNE réponse. Alors qu'en matière de religion et de philosophie, il y a autant de réponses que de courants de pensée, que d'opinion. La science unit les hommes sous l'enseigne d'une même vérité, alors que la religion fait des gens pas d'accord entre eux, et donc forcément moins unis. Rien d'étonnant donc à ce que la société ait voulu que tout le monde se fie à la science ; en effet toute société et tout pouvoir repose sur une unité du peuple, et des gens, et quand la société a compris que tout le monde ne pouvait pas être d'accord au niveau religieux même en instaurant l'Inquisition et autres systèmes visant à convertir tout le monde, de gré ou de force, à la même religion, alors elle a choisi la science comme dénominateur commun, comme unité du groupe.
La société a donc peu à peu arrêté de croire en Dieu, du fait de l'obscurantisme, des guerres de religion et des différents points de vue, pour croire en la science, qui apporterait plus de choses à l'homme.

Mais là où le bât blesse, c'est que la société a adopté la science et le matérialisme le plus extrême au détriment du surnaturel et de l'imaginaire. Ce qui est une faute grave, à mon avis. Nous devons certes rejeter l'obscurantisme et la tradition imbécile et aveugle, mais devons-nous pour autant rejeter toute forme d'imaginaire ?
Les travaux d'éminents psychologues (dont Françoise Dolto) ont montré que l'imaginaire est une chose très importante, pour ne pas dire capitale, dans la formation d'un être. C'est pour cela que les plus jeunes aiment tellement les dessins animés de Disney : ils font découvrir des mondes différents, imaginaires, fantastiques, et font travailler l'imagination de l'enfant. Mais le problème, c'est qu'on semble avoir fait l'amalgame « imaginaire = enfant = non adulte ». Bien entendu, cette conception se tire du matérialisme et du rejet du fantastique ambiant de la société : les adultes ne croient pas en des choses imaginaires, et donc les laissent presque exclusivement aux enfants. C'est comme dans le petit prince, et la rencontre avec le businessman : « Je suis sérieux, moi, je n'ai pas de temps à perdre. » : les grandes personnes sont sérieuses, alors que les enfants jouent à conduire des vaisseaux spatiaux.
C'est exactement la même chose avec la littérature de nos jours : on met en scène certes des choses imaginaires, mais toujours possibles et plausibles ; ainsi, ce qu'on appelle la fiction se mêle quand même à la réalité. Alors que les livres de science-fiction, qui sont les représentants les plus significatifs de l'imaginaire, mettent en scène des paysages nouveaux, des sociétés nouvelles, des situations nouvelles, tous imaginaires – à la différence du fantastique, où nous sommes « juste » à la frontière entre le réel et l'irréel. Dans les livres de science-fiction, tout est inventé, imaginaire, que ce soit de la science-fiction « pure » ou du space opera, ou quelconque autre sous-genre – comme d'ailleurs dans un autre genre, peut-être un peu moins diversifié que la SF mais tout aussi valable et imaginaire, la fantasy. Et regardez les livres qui racontent des mythes antiques et pour certains fondateurs de certaines religions (L'Iliade, L'Odyssée, La Bible, Le Coran...) : s'ils sortaient de nos jours, personne n'y croirait, et les livres seraient dans les rayons « SF » ou « Fantasy » des libraires ! Le drame, dans tout cela, c'est que l'on croit encore que la littérature de l'imaginaire est réservée aux enfants et autres adolescents boutonneux - mais en aucun cas aux adultes ! Les adultes n'ont pas de temps à perdre avec des récits inventés de toute pièce, il leur faut du concret ! A tel point que ceux qui jouent aux jeux vidéos ou déclarent aimer Asimov sont parfois catalogués comme étant de « grands enfants » (avec une petite pointe de mépris parfois – on leur fait sentir qu'ils ne sont pas de « vrais » adultes, et par là même qu'ils ne sont pas comme la majorité de la société).
C'est triste, mais c'est ainsi.

Pourtant, qu'est-ce qui peut sauver l'homme de son destin funeste, qui peut l'extirper de sa condition de simple rouage abruti de travail, qui peut l'aider à supporter la vie et ses aléas, sinon le rêve et l'imaginaire ? La vie dans son ensemble est déprimante : des enfants meurent de faim chaque seconde, l'injustice règne, ainsi que la violence et l'intolérance – pourquoi rester dans un monde comme ça ? Le meilleur moyen que l'homme ait trouvé pour supporter tout cela, c'est encore le rêve, les fameuses correspondances verticales de notre professeur idéâââle, s'extraire du gris monde réel pour aller dans un autre monde, différent, et parfois même c'est vous qui vous l'êtes créé !
Le rêve, c'est ce qui fait la force de l'homme, et son indépendance. Certains empereurs chinois (les mêmes qui ont fait construire la muraille de Chine) l'avaient compris : l'homme est toujours libre s'il peut rêver, s'il peut s'extraire de l'étouffante réalité dès qu'il touche sa couette. Et un homme libre peut toujours trouver le moyen de se soustraire au totalitarisme ; il est donc un danger. Alors ces empereurs chinois firent construire la muraille de Chine, et firent beaucoup d'autres grands travaux (je crois même que l'un d'eux fit construire un bâtiment, puis le fit démonter) dans le seul but d'harasser les Chinois de travail, de les tuer à la tâche, pour que dans leur lit ils soient trop occupés à récupérer pour avoir le temps de rêver.
L'imaginaire peut être aussi remarquablement utile pour dispenser une morale (c'était d'ailleurs le sujet de dissertation de cette année en Français – et j'ai eu 15 !), car il peut refléter le réel comme à travers un miroir déformant, qui met en évidence certains travers, et en les dénonçant améliore l'homme. C'est ce que faisait Esope, le fabuleux fabuliste grec, et c'est ce qu'a fait aussi George Orwell dans 1984. L'imaginaire distrait, et est aussi bien souvent porteur d'un message – et c'est pour cela qu'il est très important.
Pourtant, comme en toutes choses, l'excès nuit. En effet, il ne faut pas tomber dans le travers de la bulle : s'enfermer dans l'imaginaire pour ne pas affronter le réel (je pense ici à un joueur de World of Warcraft en particulier). L'imaginaire est certes mieux que le réel, plus idéal (alors que le réel est spleenesque, et c'est pas Baudelaire qui dira le contraire), mais il ne faut pas perdre de vue que nous vivons dans le réel (ça peut paraître pléonasmique, et ça l'est, mais c'est toujours bon de le rappeler...). Il vaut mieux je pense concevoir l'imaginaire comme une arme pour affronter et changer le réel – l'esprit agit sur la matière !

Pour résumer, on peut dire que oui, la société et les gens en général manquent d'imagination, et cela peut devenir un problème : on risque l'asphyxie si on ne peut pas rêver à autre chose, à des choses irréelles ! La science est certes pratique et permet à l'homme d'avancer, mais dans « invention », il y a « inventer » ; l'imaginaire permet à l'homme de devenir créateur et de s'évader. En cela, l'imaginaire est très important, que ce soit pour les enfants ou les adultes, et il faut le cultiver à tout prix pour continuer à avancer...




Album écouté : Sailing the Seas of Cheese - Primus

# Posté le dimanche 16 juillet 2006 12:53

Modifié le lundi 28 mai 2007 15:26

Les préjugés sont-ils les ennemis de la culture ?

En regardant la question, vous vous dites peut-être que le sujet est assez (trop ?) restreint, que nous en aurons vite fini pour une fois, et que vous allez pouvoir bien vite vaquer à vos occupations, châteaux de sable ou de cartes, coupe de champagne ou du monde, tour de France ou d'échecs (ou de poitrine – eh oui, il fallait bien que ça dégénère un jour...). C'est bien mal me connaître. Je me propose comme d'habitude d'analyser à travers ce sujet de nombreuses choses, assez éloignées de la question, mais si vous suivez la lumière de mon raisonnement tout ira bien.
Et ma question a beau être quasiment rhétorique, je le dis quand même : oui, les préjugés, et avec eux l'obscurantisme et la bêtise, est antagoniste à la culture. Et c'est parti pour le raisonnement !

D'abord, qu'est-ce que la culture ? Je parlerais ici de culture générale, de connaissances, connaissances de faits ou d'arts : bref, la culture est du mastic pour cerveau, le bouche-trou des méninges : un truc qui vous plait ou non, mais que vous avez en tête et que vous pouvez placer lors d'une soirée chez un ami ou chez Jean-Pierre Foucault. Elle donne l'ouverture d'esprit et une certaine intelligence des choses : en effet, connaître plusieurs horizons, plusieurs points de vue oblige à réfléchir, à les comparer, à les brasser, bref à utiliser son cerveau ; de plus acquérir des connaissances suggère curiosité et un esprit ouvert tel une éponge (et que l'on ne me taxe pas de surréalisme à la Desnos et son « La Terre est bleue comme une orange » : je veux dire un esprit ouvert à toute connaissance, prêt à les absorber sans fin). Et comme le dit Candide : « Il faut cultiver notre jardin » ; pour que notre jardin/cerveau soit cultivé, il faut y travailler (ça n'est peut-être pas ce que voulait dire Voltaire, mais de toute façon on interprète comme on veut du moment que ça tient debout !).
Maintenant, que sont les préjugés ? On peut dire que les préjugés sont synonymes d'intolérance, d'ignorance, d'obscurantisme, d'esprit fermé... Déjà l'on voit poindre une contradiction avec la culture... En précisant, l'on définira les préjugés comme le fait d'émettre un jugement sur un fait, une personne, une chose, sans connaître, en se basant sur une généralisation, souvent abusive comme toutes les généralisations. Et c'est là que le bât blesse : on ne peut quasiment jamais généraliser sur une classe de choses, d'½uvres, d'individus, car chacune de ces choses est unique. Donc, quand la généralisation est abusive (ce qui est quasiment tout le temps le cas), les préjugés se trompent.
Et d'ailleurs, comme dit César Dumarsais dans l'article « Philosophe » de l'Encyclopédie (celle du XVIIIème), « l'homme sait qu'il faut juger ; le philosophe sait qu'il faut bien juger » (les choses apprises en français cette année restent, même après le bac – mais cependant ça n'est pas la citation exacte) : par opposition à l'homme, le panurgien du vulgus, l'homme instruit sait qu'il ne faut pas se tromper dans ses jugements, et tempère ainsi sa réflexion (de forts relents albatrosesques et corbièriens dans ce concept ^^).
La meilleure voie à choisir est sans conteste possible la culture, car elle permet de réfléchir, de s'évader vers d'autres horizons, et surtout de bien juger, de ne pas commettre d'erreur de jugement.
Mais quelqu'un de cultivé ne peut-il pas être rempli de préjugés ? A mon avis, et c'est là un point important de mon raisonnement, non : si un homme est cultivé, sa tête sera remplie de faits, de dates, de réflexions, d'aphorismes, et les préjugés se verront contredits par certains faits ; par exemple, quelqu'un qui connaît les Lumières et leur message (la tolérance, l'esprit d'analyse contre les jugements hâtifs et les préjugés) sera peut-être moins enclin aux préjugés ; de même si l'on connaît la doctrine d'Hitler et à quoi elle a mené, il y a peu de chances à mon avis de devenir un raciste invétéré. Maintenant, il est vrai que la culture ne fait pas tout, et que nous ne sommes jamais à l'abri d'une erreur de raisonnement ; mais un érudit modèrera plus ses jugements qu'un crétin buté qui s'accroche à ses clichés.

Alors posons-nous la question : pourquoi les masses ne sont-elles point cultivées, et pourquoi les préjugés sont-ils toujours là, présents sous différentes formes ?
Eh bien, déjà parce que la foule, par le seul fait d'être foule, est bête. Comme le disait Adolf Hitler : « La propagande doit [en s'adressant aux masses] être comprise par l'individu le plus bête qui compose cette masse. Mais je reprendrais plutôt la conception de Gustave le Bon, qui dans son ouvrage Psychologie des foules (excellent ouvrage, que je n'ai pas encore terminé), énonce que « le caractère de la foule est celui que tous ont en commun ». C'est évident : si vous êtes seul dans une foule à crier « Non » quand les autres crient « Oui », votre voix passera inaperçue ; d'ailleurs vous ne ferez peut-être plus partie de la foule, car être en désaccord avec la majorité ne vous inclut pas dedans... Donc une foule est composée d'un caractère qui est commun avec tous les esprits qui se retrouvent ensemble dedans – d'ailleurs, une foule se forme souvent de gens qui ont un intérêt ou but commun d'être là : exemple un discours politique, où toute la foule est là pour écouter quelqu'un, et ce quelqu'un plutôt qu'un autre parce que c'est cette personne qu'on a choisi d'écouter par convictions politiques ; ainsi un chef de parti pourra dire n'importe quoi, la foule est venue pour l'écouter, elle l'écoute et l'applaudit... Le problème causé par ceci, c'est cela : qu'est-ce que les hommes ont en commun ? Bon, il peut s'agir de convictions politiques, ou autre : mais par exemple qu'ont en commun une assemblée, un bataillon de soldats, des supporters, ou autre ? Vous l'avez peut-être deviné : chaque humain a son caractère, ses qualités, ses défauts, et ce qui est commun à chacun, ce sont les caractères moraux et/ou ancestraux. Par exemple, un meurtre devant une foule et tout le monde aura la même réaction, car depuis la nuit des temps le meurtre est condamné. Mais le problème réside en la nature de ces caractères : ce qui est commun à tous, c'est l'inconscient, la bête qui sommeille en nous ; et c'est pour cela que la foule peut être dangereuse et violente même si elle est composée de lords anglais exclusivement. Donc, la foule est bête car son caractère est le plus petit dénominateur commun entre tous, et bien souvent la bête qui croupit dans notre inconscient...
Ensuite, parce que les préjugés sont confortables : vous déclarez que tous les Juifs sont des voleurs, et ça y est, vous avez votre opinion sur tous les Juifs du monde ; plus besoin de réfléchir, il suffit que vous voyiez un Juif pour le cataloguer comme voleur, et c'est tout ! Alors que la culture, et à plus forte raison l'esprit critique, implique de réfléchir, de nuancer, d'argumenter – ce qui est fatiguant et lent, et c'est pour cela que la plupart s'arrêtent à des préjugés : pas pour mal faire, mais par fainéantise, presque.
De plus, les gens qui sont bourrés de préjugés sur tout – et ça existe, croyez moi – ne sont pas ouverts, n'ont pas d'esprit critique, ne sont pas intelligents : les convaincre par la force du raisonnement est donc impossible, car quand quelqu'un dont l'esprit est fermé est persuadé d'avoir raison... Il est sans doute plus facile de faire changer d'avis un homme tolérant et ouvert d'esprit qu'un autre qui s'enferme dans des préjugés à deux balles.
Ensuite, à cause de mon dernier article (pas l'anniversaire, l'autre) : les hommes ne veulent pas se sentir seuls, à aucune occasion. Et comme la foule raisonne avec des préjugés depuis longtemps, et d'après le fameux « théorème du saumon » qui veut qu'il soit plus difficile de nager à contre-courant qu'en se laissant porter jusqu'à la cascade, il est difficile de s'opposer à la majorité (par peur d'exclusion, car qui ne partage pas votre haine et vos préjugés, qui vous paraissent évidents à vous, vous paraît tout de suite moins sympathique), et impossible de la raisonner... Donc beaucoup choisissent la solution de facilité, les clichés et les préjugés, pour avoir le sentiment de faire partie du troupeau.
Qui plus est, les préjugés apportent une vision simpliste du monde, basique, en attribuant peu de traits de caractères à une masse, en déclarant non digne d'intérêt un courant artistique ; ainsi il est certainement plus facile de manipuler ces gens-là (par exemple en déclarant un ennemi commun au caractère clichéisé : voir Hitler et ses clichés/préjugés sur les Juifs). Alors qu'un homme habitué à réfléchir et possédant de nombreuses références culturelles, historiques ou autre, sera plus difficile à manipuler, car plus enclin à la réflexion, plus nuanceur dans ses jugements, et donc représente un danger d'opposition. Les masses se doivent d'être bêtes pour un pouvoir en place, car sinon cela implique critiques, remise en question, opposition, bref le pouvoir n'a plus de pouvoir.
Pour toutes ces raisons et bien d'autres, la majorité des gens ne se cultivent pas, et préfèrent s'enfermer dans des clichés et des préjugés, à mon grand désespoir (j'en insomnie, pour tout vous dire).

Mais alors, devons-nous perdre espoir à tout jamais ? La culture sera-t-elle toujours minoritaire, et devrons-nous supporter encore longtemps les mêmes idées reçues et les mêmes clichés à tout jamais ? La solution serait de motiver la masse, d'avoir un leader, un mentor aimé du peuple, qui tel un Che Guevara de bibliothèque, déclarerait « Hasta la cultura siempre ! » ! Oui, mais voilà : qu'est-ce que la culture de nos jours ?
La société de consommation marche entièrement sur la bêtise de la foule, sur les réactions unanimes, sur les clichés. En effet, une société qui fonctionne sur des acheteurs se doit d'en avoir plus, pour gagner plus et satisfaire les exigences du système capitaliste. Et comment avoir plus d'acheteurs ? En les convaincant, grâce à la pub. Regardez comment fonctionne la pub : les mêmes gags, les mêmes systèmes (célébrité qui nous pousse à acheter, symboles à la pelle...), les mêmes points communs (je sais, je sais, pléonasme), les mêmes concepts, les mêmes scénarios. Dans son (excellentissime) livre 99 Francs (ou 14.99 Euros), Frédéric Beigbeder fait un parallèle entre la pub et la société de consommation, et le IIIème Reich et Hitler : les mêmes techniques de conviction et de persuasion sont utilisées (slogans courts, images fortes), ce qui fait que la foule suit aveuglément et contre ses intérêts.
Et la société de consommation formate ainsi les esprits, en instillant dans les esprits des images comme « livres = chiants », « réflexion = chiante », « culture = chiante », « culturisme = super ». La preuve ? Très peu de publicité pour les livres, par exemple, et la foule a tendance à oublier ce qu'on ne lui rappelle pas. Conséquence : 65 % des Français n'ont pas lu un livre l'an passé. La plupart des gens assimilent les livres à l'ennui, la littérature à un truc d'intellos, qui ne sert à rien : pour « preuve » les classiques qu'on leur a fait ingurgiter à l'école, qu'ils n'ont pas lu avec envie parce que leurs parents n'aimaient pas lire, et que leur prof ne savait pas rendre la chose intéressante. Il faudra s'y faire : les hommes sont fâchés avec la lecture ; elle est chiante, longue, et fait travailler le cerveau et l'imaginaire – très peu pour moi, je préfère regarder la télé.
Je prends l'exemple de la littérature parce que c'est flagrant ; mais les autres arts ne sont pas épargnés non plus : qui y connaît encore quelque chose en photographie ? En architecture, qui connaissez-vous, à part Andrea Branzi ? (^^) Citez-moi des pièces de théâtre du XXème ! Des sculpteurs importants ! A quand remonte votre dernière visite dans un musée ? Eh oui, ma pauvre dame, plus personne ne sait rien, et le niveau en culture générale baisse inexorablement. La faute à une société de l'image, où l'imaginaire et la réflexion sont chassés au profit de soupes lyophilisées toutes prêtes, à une société de consommation qui mise sur la bêtise, l'abrutissement et le conditionnement des gens pour vivre...

Mais je cause, je cause, et je m'aperçois en me relisant que vous pourrez très bien m'objecter que la société de consommation ne mise pas sur les préjugés, et qu'elle vend aussi des livres, et que et que et que ! Oui, c'est de ma faute, je n'ai certes pas donné d'exemples probants ; mais rassurez-vous je m'en vais de ce pas vous en donner des tous frais.
La country, par exemple. Je vous dis « country », vous me répondez... rien du tout, vous êtes déjà morts de rire. Qui écoute de la country à notre époque ? Pas grand-monde (à part quelques Al-Kashi nostalgiques et des éleveurs du Midwest^^). La country passe pour ringarde, démodée, dépassée, bonne pour les cultivateurs du Minnesota qui n'ont rien d'autre à foutre dans la journée que de danser le quadrille. Pourtant, écoutez vraiment de la country, et vous verrez que les ambiances, les mélodies, les paroles n'ont rien à se reprocher, et voilà que vous vous surprenez à fredonner des airs dans l'ascenseur ou à danser le madison ! Eh oui, ça a été prouvé expérimentalement, dites à quelqu'un du sexe opposé que vous aimez la country et vous aurez moins de chance de la séduire que si vous aimez la techno ou le Rn'B. Tout le monde ou presque pense que la country est démodée : mais pour peu que vous écoutiez d'une oreille nouvelle et dépourvue de tout préjugé de la country, le jugement que vous portez sur ce genre s'améliorera. Bon, je donne l'exemple de la country parce que c'est l'occasion pour moi de pousser un coup de gueule, mais c'est la même chose pour le jazz.
En fait, on peut (et l'on doit) étendre cet exemple. Eh oui, je vous ai piégés : la country n'était pas un exemple choisi au hasard, et ça va me permettre d'aborder une autre facette des préjugés. Les préjugés, c'est quand on porte un jugement en se basant sur des informations incomplètes. Et donc là je vous assène avec joie : et la mode, ça n'est pas un préjugé ? Bien sûr que si. Quand quelque chose est à la mode, on sait que quelle que soit la qualité du produit les gens vont acheter. D'ailleurs le simple fait d'acheter - je parle ici pour les livres et les disques, car c'est ce qui me paraît le plus sujet à la mode, mais c'est la même chose pour des pâtes – signifie dépenser de l'argent durement gagné à la sueur du front pour avoir un produit dont on ne sait rien ! En effet, la quatrième de couverture d'un livre, un extrait qui passe à la radio, ou même votre dernière expérience avec les pâtes, ne vous donnent que des informations incomplètes, voire erronées (quand on vous dit « un livre bouleversant » ou « le meilleur livre de l'année », c'est évidemment pour vous faire acheter, et peu importe si c'est une vraie personne qui l'a dit) ; cependant vous décidez de dépenser de l'argent, vous jugez utile voire nécessaire de le dépenser pour avoir cet objet dont vous ne savez presque rien. Idem pour les phénomènes de mode, ou les fans de certains artistes : vous achetez le dernier Dan Brown pour pouvoir dire « Je l'ai lu », parce que c'est la mode ; vous achetez le dernier Lorie parce que le précédent vous avait plu. Vous jugez bon, utile, nécessaire de dépenser votre argent, et en vous fondant sur des informations incomplètes données par des sources plus ou moins fiables – cela peut être considéré comme des préjugés.
Un autre fait dont j'ai décidé de parler aujourd'hui : vous avez peut-être remarqué que certains artistes à la mode, qui se vendent, qui passent à la radio, bref dont les paroles et/ou les musiques sont susceptibles de marquer les gens par leur matraquage incessant, reprennent souvent des chansons, riffs, voire citations célèbres ? Mais le problème, c'est que la copie dépasse malheureusement souvent l'original dans l'inconscient collectif. C'est aussi cela, je pense, le manque de culture : ne pas savoir replacer une citation dans un contexte ou dans une bouche célèbre. Bon, vous allez me dire, ça n'est pas dramatique si on ne sait pas qui d'Aragon ou de Cadou a écrit « Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain » (en fait, c'est Rosemonde Rostand, la femme d'Edmond) ; mais demandez à un jeune qui a dit « Brûle ce que tu as adoré » et il vous répondra Jenifer – et qui sait maintenant que cette citation est de l'évêque qui baptisa Clovis à Reims (« Courbe la tête, fier Sicambre... »)... Et qui a dit « S'il n'en reste qu'un, que je sois celui-ci » ? Chimène Badi ? Raté ; c'est Victor Hugo. Qui sait encore que Coldplay a repris un riff de Kraftwerk, que c'est Flaubert l'auteur du problème de l'âge du capitaine, que « Popcorn » est un vieux tube des années 70, et j'en passe, et des meilleures ! Même la culture est bêtisifiée, ou plutôt mise à portée du peuple, alors que ça n'est pas à la culture de s'abaisser mais au peuple de s'élever ! Ah, fainéante humanité !
Ah oui, vraiment, c'est à désespérer : la culture rend libre, permet d'ouvrir des horizons nouveaux à l'homme, et pourtant elle se voit mal considérée et peu répandue... Les classiques sentent le renfermé, Apostrophes n'est plus, Campus prend le même chemin (les deux émissions étaient diffusées tard le soir, quand personne ne regarde la télévision, comme si la culture était infamante), Radio Classique n'est pas beaucoup écoutée, Questions pour un champion est une « émission pour vieux », la fréquentation des musées est en baisse, et pendant ce temps Priscilla vend des disques... J'ai le spleen, allez savoir pourquoi ! ^^

Desproges le disait très ironiquement : on peut vivre sans la moindre espèce de culture, en n'ayant pas lu Sartre, en ne retenant de Jules Renard que ses initiales (^^), avec une culture littéraire allant de Pif Gadget n°1 à Pif Gadget n°29. On peut, et des millions des gens le font à l'heure actuelle ; et ça se voit uniquement aux émissions du Maillon Faible, car dans notre société actuelle la culture est mise au ban, on traite de « dictionnaire » (avec une connotation péjorative) ou de « La science » les érudits, les petits garçons (reflets de notre société, car ils n'ont pas encore appris à cacher leur mode de fonctionnement par l'hypocrisie, le mensonge et la civilité) se moquent des têtes de classe, l'intellectualisme est mal considéré, la culture est chiante et les masses sont bêtes. La conséquence ? Une société superficielle, imbécile, inculte, au socle de connaissances qui se dégrade progressivement, et qui de par une vision réduite car non diversifiée du monde s'enferme dans un unique mode de pensée, dans des clichés et des préjugés qui sont définitivement intolérables dans une société humaine, merde quoi ! Pourtant, le meilleur service qu'on peut se rendre à soi-même est de se remplir de connaissances, afin d'évoluer vraiment. A cet égard, Wikipédia est très bien faite, car très encyclopédique et fiable, et véritablement enrichissante ; mais vous n'êtes pas obligés de savoir des choses utiles pour être cultivé : commencez par Les Miscellanées de Mr Schott, puis passez à L'encyclopédie du savoir relatif et absolu, puis après laissez vous guider par votre intuition et votre curiosité ! Tous ensemble avec moi, mes frères ! Non au culturisme, vive la culture !




Albums écoutés : Freak out ! de Frank Zappa

# Posté le vendredi 07 juillet 2006 10:15