Bouquet final

Une introspection en forme d'article, un article en forme d'introspection, bref, aujourd'hui et pour la dernière fois, je vais disserter sous vos yeux d'un sujet plus ou moins sérieux.

Dit comme ça, ça fait un peu exhibitionniste, ou phénomène de foire, ça fait spectacle ou autre. Pourtant, si on regarde bien en arrière, qu'ai-je fait sur ce blog, sinon exhiber une partie de mon anatomie que je ne dévoile que rarement en public, c'est à dire mon cerveau ? Qu'ai-je fait sinon montrer à la foule ce qui était sorti de mon cerveau après quelques réflexions, alors qu'elle ne le désirait pas vraiment ? C'est un peu la définition de l'exhibitionniste, non ? Et pour le phénomène de foire, en prenant un peu d'altitude et en regardant les blogs d'autres skybloggers, mieux le blog-type de Skyblog (c'est à dire l'album photo consternant d'intérêt pour peu que vous ne connaissiez pas le créateur du blog), je m'aperçois que contrairement à ce que je peux croire et défendre, il semblerait que l'anomalie, ce soit moi, pas eux...

Mais bon, je digresse. Vous êtes habitués, désormais. Ah ! Combien de phrases, combien de mots, combien d'idées ai-je lancé sous vos yeux durant ces deux ans ! Combien de fois j'ai digressé, combien de fois j'ai calembourdisé ! 28 articles en deux ans, soit environ 140 pages de texte – phew. Et dire que vous m'avez lu tout entier, pour certains, fous que vous êtes, ah !

Aujourd'hui, 25 juin 2007, cela fait 2 ans jour pour jour que ce blog fut commencé. C'est une bonne date pour le terminer aussi. Pourquoi l'avoir commencé ? Je n'en sais rien, je n'ai pas le souvenir d'une volonté consciente, à vrai dire...Pourquoi ai-je fait ceci ?
Ca ressemble à une question désespérée, de quelqu'un qui s'en veut. Ca n'est absolument pas le cas. J'ai été ravi, content, heureux, ému, zestful, delighted, feliz de faire ce blog pendant ces deux ans. Mais j'y reviendrai.
Donc, pourquoi ? Demandez à Schopenhauer ou Freud, et ils vous diront que c'est la pulsion sexuelle. Si c'est le cas, alors je me suis drôlement bien contenu – enfin quoi, j'aurais pu faire un blog vantant mes qualités pour la première internaute venue afin d'assouvir mes énormes besoins sexuels, ou écrire des textes à caractère explicite, mais non, j'ai fait des textes de philosophie (ou pseudo-philosophie, ça dépend de votre point de vue). Je ne suis pas sûr que ce soit le sexe, le moteur de ce blog – et ce serait vil de le ramener à ça : enfin quoi, c'est un blog fait pour réfléchir, quoi ! (et si c'était ça, le vrai moteur, vous forcer à réfléchir ?)
Vous pouvez aussi demander à Nietzsche, il vous répondra « volonté de puissance ». A-t-il tort ? Eh bien, il n'est peut-être pas exclu que j'aie fait ce blog afin de montrer mon point de vue et de vous le faire adopter, étendant ma sphère d'influence et de puissance. Cela étant, est-ce que ça a vraiment marché ? Non, bien sûr.
Ce blog n'aura pas changé le monde, ni fait évoluer les m½urs – disons les choses comme elles sont. Mais à la limite, qui s'en soucie ? Je ne suis pas porteur de révélations, je voulais juste qu'on discute tous ensemble de choses et d'autres, pour vous montrer mon point de vue, mais aussi pour que vous montriez le vôtre : ce blog n'aurait aucun intérêt sans les commentaires passionnés qu'il a soulevés, disons-le tout net.
On a parlé, on a débattu, on a confronté des opinions, on s'est appris des choses, le monde n'est pas changé mais je pense que tous les participants sont à peu près gagnants. Et je suis content de vous avoir fait gagner quelque chose.

Deux ans d'articles, deux ans de débats, deux ans de rencontres, deux ans d'échanges, bref deux ans super. Pourquoi arrêté-je ? pensez-vous depuis le début de l'article.
Raisons professionnelles, personnelles, etc. L'an prochain, je suis en classe préparatoire scientifique, interne au lycée Michel Montaigne de Bordeaux. J'emporte avec moi Mani, qui sera dans le même établissement, et Marcassin, qui sera à priori j'espère dans la même chambre d'interne que moi – la vie est belle de ce côté-là.
L'an prochain, prépa, donc travail, et surtout dans les matières scientifiques. Je n'aurai pas le temps de m'occuper de ce blog. Je regrette déjà de l'avoir par moments « oublié » au cours de l'année pour cause de travail, mais l'an prochain ce serait impossible, voire suicidaire, de le continuer. Ainsi il arrête sa course ici.

C'est sans véritable tristesse, dois-je dire. D'accord, c'était super, ces deux ans avec vous. Mais il reste les souvenirs, les impressions, et tout ce que ce blog – que dis-je, cette aventure humaine ! – a pu m'apporter, et vous apporter aussi j'espère. Je prenais un goût certain à vous écrire des articles de derrière les fagots, à vous voir répondre, à parler d'abstractions avec vous – et croyez-moi, tous ceux qui ont parlé avaient quelque chose d'intéressant à dire ici, ce fut un plaisir. Un plaisir, un truc excellent, que je ne suis pas prêt d'oublier : je vous remercie par la même occasion d'avoir été du voyage.

J'ai quelques regrets, j'avoue, mais ils sont vraiment mineurs. Par exemple, de ne pas avoir réussi à traiter tous les sujets que j'aurais voulu. En effet, j'ai toujours à l'heure actuelle sur mon bureau une liste de sujets potentiels pour ce blog – certains y sont depuis longtemps, et je n'ai pu les écrire, par manque de temps, d'envie, d'idées, que sais-je encore. Tenez, à défaut de leur consacrer un article, on va leur consacrer un paragraphe chacun – entrez dans la cuisine de philo-et-nutella...
De nos jours, pouvons-nous être romantiques ? Pouvons-nous croire en l'Amour avec un grand A ? (et non pas avec un grand tas comme l'écrivait Coluche...) Dans cet article (le plus développé de mes f½tus), j'aurais développé le rejet et la moquerie envers l'amour de nos jours. Beaucoup de gens ont peur de parler d'amour, n'y croient pas, etc. – de nos jours, l'amour, valeur qui me semble très importante, occupe une place ingrate. L'article serait parti de la remarque de quelqu'un qui disait que toutes les filles se moquaient des paroles de L'été indien de Joe Dassin, mais qu'elles aimeraient bien, elles, qu'un homme leur dise ça sincèrement et droit dans les yeux. Pourquoi donc cette place ingrate ? J'aurais développé le rejet de la religion, de l' « idéal bisounours » qui veut que l'amour est très important et qu'on peut vivre en paix grâce à lui ; puis le fait que l'amour ne corresponde à rien de fondé sur le plan scientifique : nous ne sommes qu'un amas de molécules, selon les théories scientifiques les plus réductrices – j'aurais aussi étudié et mis en évidence l'influence de la cyprine sur ce sentiment noble qu'est l'amour (et comme je sais que certains passeront vite sur ces mots, j'insiste : cherchez donc ce qu'est la cyprine... gnark gnark) ; puis l'influence de Freud, qui a « mis en évidence » le fait que le sexe soit la basse raison de nos actes, ce qui ravale l'amour au rang d'excuse ou de prétexte : comme disait Slavoj Zizek (gardien de but de l'équipe nationale de football de Pologne), les grandes valeurs de ce monde ont été détournées, notamment l'amour, supplanté par le sexe (raté, m'avez-vous cru ? Zizek n'est pas footballeur...) ; puis j'aurais éventuellement dit que l'amour n'était pas rentable, ou bien étudié le rôle du capitalisme comme inhibiteur de l'amour, et même du sexe (une citation de Houellebecq aurait été inévitable ici). Et j'aurais fini en disant que l'amour c'est bien, mais que les gens ont peur parce que ça implique un abandon de soi, de liberté, de protection, au profit de la confiance, et ça c'est assez révolutionnaire quand on voit les journaux télévisés ou les votes. Bref, voilà, c'est assez développé. Je n'ai pas traité ce sujet par manque de temps, mais il me semble que j'aurais eu des problèmes dans la position de l'amour dans la société, qui souffre d'une ambiguïté ou de contre-exemples qui auraient ralenti ma prose, enfin passons.
Pouvons-nous tomber amoureux de quelqu'un d'autre que nous-même ? Ici, j'aurais développé, par exemple, que les traits de caractère que l'on cherche chez quelqu'un sont ceux qu'on a ou qu'on cherche à atteindre, et que des goûts ou attirances similaires peuvent rapprocher deux êtres – donc l'autre vous ressemble beaucoup, d'où psychologiquement une attirance en réalité pour vous-même. Ou quelque chose dans ce goût-là.
Le rire est-il totalitaire ? J'aurais ici développé que le rire est un totalitarisme dans le sens où on vous apprend qu'il faut rire ou sourire, et que de ce fait vous êtes embrigadé dans une logique de rire ; de plus si vous ne riez pas à une blague alors que tout le monde y rit, vous serez regardé d'un air bizarre, comme un opposant au régime. Le rire est totalitaire dans le sens où il est appliqué et applicable en permanence, et donne à son détenteur un pouvoir certain sur les gens – il manipule leurs émotions en racontant l'histoire drôle de telle sorte afin de provoquer telle réaction ; et de plus vous remarquerez qu'il a un ascendant psychologique sur les autres, mais aussi le fait qu'on le trouve plus sympathique et qu'on ira vers lui, alors qu'il pourrait très bien être foncièrement méchant...
Les autres sujets sont à l'état d'ébauches ou de fausses couches, j'arrête ici, c'était pour vous faire voir ce que vous avez manqué.

Mais je parle, je parle, et je tourne en rond, non ?

Bref, au risque de me répéter, j'ai passé un excellent moment avec vous, et je vous en remercie.
Merci à tous les contributeurs plus ou moins épisodiques, les gens qui sont passés et repartis, les gens en général qui se sont arrêtés pour lire. Je ne les nomme pas, ils sont nombreux – du moins j'espère. Merci aussi à tous ceux qui sont passés plus régulièrement.
Merci plus particulièrement à Kriss, à laprofdephilo, et à Georgewalter pour toutes leurs interventions.
Mmerci aussi à Véro, d'avoir su dénicher ce blog à ses débuts malgré le manque flagrant et voulu de publicité de son créateur, et pour tous ses commentaires par la suite.
Merci à Wanda pour ses interventions, son suivi de longue date, son humour, ses commentaires, ses combats contre Skybeurk.
Merci à Réorienteur, pour ses remarques, son blog bien souvent hilarant, ses analyses sérieuses de P8D qui ont permis de trouver ce qu'était véritablement P8D (je suis convaincu qu'il a trouvé la solution), pour sa pertinence, et son impertinence.
Merci à Mike, pour son esprit frondeur, son surréalisme, ses combats énergiques contre la bêtise, les robots censureurs, les mouches vertes (green flies) et les gothiques geignardes, ses remarques constructives, les débats qu'on a eu, et globalement toutes les relations humaines que j'ai pu avoir avec lui. Merci beaucoup, Mike.
Merci surtout, plus personnellement, à Marcassin et Mani – même si on va se revoir dans deux jours, je tiens quand même à vous remercier, pour votre implication dans l'aventure, et pour ce que vous êtes. J'ai découvert Mani grâce à ce blog, et avec elle j'ai parlé, débattu, ri, échangé des idées, découvert une personne exquise – heureusement qu'elle est venue sur ce blog. J'ai déliré et débattu tout du long avec mon Marcassin préféré, et comme j'adore ce type et que je le trouve extra, c'est bien simple, j'ai tout simplement a-do-ré sa présence ici. Merci à vous deux. Je vous adore. Vivement l'an prochain.

Ce blog touche à sa fin. Une page virtuelle qui se tourne. Il reste cependant en ligne, comme une bouteille à la mer, pour les générations futures. L'intégrale des textes est sur http://philo-et-nutella.site.voila.fr/ : si ce blog venait à disparaître, le « site internet », lui, reste.

Je vous souhaite une très bonne continuation à vous. J'espère vous revoir bientôt.
Et je conclurai en citant Réorienteur : « Et quoi que vous fassiez, faites-le bien. »

Ciao à tous,
Hugo Labrande
Alias Philo-et-Nutella

# Posté le lundi 25 juin 2007 05:08

Pourquoi beauté et intelligence sont-ils aussi antagonisés ?

De retour après quelques mois de grand froid, la marmotte sort de sa léthargie, s'étire, baille, se gratte le ventre, et dit : « Ben dis donc, on est déjà mercredi. »
Superbe introduction dans le sujet, j'en conviens. Mes excuses pour cette hibernation, mais elle fut due à plusieurs facteurs, notamment scolaires, mais pas seulement, enfin bref, passons.
Sujet de reprise, donc. C'est reparti.

Entendons-nous bien tout d'abord sur les termes du sujet. La question de l'heure, mes chers disciples, est justifiée par un constat : de nos jours, dans nos sociétés, on a tendance à dire/entendre/penser comme la blague de la bonne fée se penchant sur le berceau d'un bébé fille en disant : « Tu seras belle ou tu feras Polytechnique ». Et de façon plus anecdotique, tous les extraterrestres (à l'exception de Spock) sont plus avancés que nous niveau technologie et intelligence globale, mais sont par ailleurs représentés comme moches – n'est-ce pas une preuve éclatante que beauté et intellect sont séparés dans notre société ? (non ? oh...) On sépare assez souvent la beauté de l'intellect, le matériel des idées, le physique du métaphysique. Bon, posé comme ça, ça a l'air normal : les philosophes de tous poils ont raisonné en opposant matériel et spirituel. Oui, d'accord, mais alors, est-on soit beau soit intelligent ? La société actuelle tend à le penser ; a-t-elle raison ? Je l'ignore pour le moment, mais j'attends encore les résultats des analyses du labo. Posons-nous plutôt à présent la question de l'origine et la justification éventuelle de cette conception : qu'est-ce qui a fait que l'on a tendance à penser ceci dans la société actuelle ? Est-ce que cette affirmation est justifiée, ou bien est-ce Préjugé qui a encore frappé ?
Avant d'étudier ce phénomène, tournons-nous vers le qualitatif, et effectuons quelques observations. Et nous nous apercevons que le contre-exemple est vite trouvé : on peut très bien être moche et con, il n'y a aucun problème. Blague à part, il existe des gens qui sont beaux et intelligents, des personnes intelligentes gracieuses ou qui s'habillent avec goût, bref qui ont les deux (je ne citerai pas de nom, mais elle se reconnaîtra en lisant ces lignes...). Par exemple, Sharon Stone, ou bien Loana, même si j'aurais tendance à dire pour cette dernière qu'elle cache bien son jeu derrière ses yeux qui semblent avoir été faits pour voir passer les trains.
Mais mais mais, allez-vous m'objecter, c'est plat, tout ça ! D'accord, ça n'est pas vrai pour certain(e)s, mais on n'a pas demandé à cette assertion d'être un théorème mathématique ! Il existe des contre-exemples, certes, mais qu'en est-il pour l'humain moyen ?

Permettez-moi quelques préliminaires - il faut toujours faire des préliminaires – enfin passons. Quelques considérations sur la beauté s'imposent.
Déjà, pourquoi quelques considérations à propos de la beauté et pas à propos de l'intelligence ? Parce qu'il y a plus de choses à dire sur la beauté de nos jours. En effet, l'intelligence, depuis longtemps, c'est peu ou prou la même chose : il « suffit » d'avoir reçu une éducation et une culture appropriée pour l'être. Ca n'a pas changé depuis des siècles, et vraisemblablement ça ne changera pas tellement – pour être intelligent, apprenez, étudiez, ça semble assez logique, du moins pour moi. Alors que la beauté...
Attention, schéma. Regardons en arrière : dans des temps plus reculés, disons au Moyen Age, il y avait ceux qui étaient beaux et ceux qui se cachaient. Plus sérieusement, vous naissiez beaux ou laids, mais on ne pouvait rien y changer. Oh, bien sûr, si vous étiez aristocrate ou princesse, vous pouviez prendre des cours de maintien, mettre des belles robes, etc. Mais basiquement, si vous étiez moche, si votre peau n'était pas satinée ou votre nez trop fort, vous ne pouviez pas le changer. Bon, vous me direz, qui s'en soucie ? Je n'y étais pas, mais je pense qu'au Moyen Age, entre la peste, les brigands, les travaux des champs, se soucier de votre beauté apparaissait comme secondaire, du moins pour le peuple du Tiers-Etat, qui ne devait pas prendre une douche aux extraits de mangue tonique très souvent afin de raffermir sa peau et éliminer ses capitons.
Alors que maintenant... Divers facteurs ont fait leur apparition : le temps de travail fut réduit, et le temps de loisirs accru, ce qui permet à l'homme moderne de se consacrer un peu plus de temps ; mais surtout la société s'est modifiée, pour devenir une société de l'image, et du spectacle et du faux comme dirait Debord. Société de l'image, donc les gens se sont mis à se préoccuper de la leur ; à leur demande, on a développé la mode, le chic, le luxe, et des produits de beauté de plus en plus perfectionnés – on peut même vous greffer de la peau de coudes, si vous voulez. Le maquillage et la chirurgie esthétique ne correspondent rien de moins qu'à une demande du peuple de pouvoir contrôler et améliorer son image, son physique. Ainsi, grâce à ça, tout crapaud peut devenir une princesse. Tout défaut physique peut être corrigé, masqué, dissimulé, de telle sorte que l'homme (et la femme) peuvent cacher leur nature si cette dernière n'est pas valorisante et la remplacer par autre chose. Grâce à l'artificiel, la beauté n'est plus une composante naturelle : vous pouvez, vous aussi, paraître belle, en gommant vos défauts et en les remplaçant par ce qu'a la femme idéale – Barbie, par exemple. Vous avez des boutons ? Des rides ? On vous les enlève, vous aurez la peau douce et satinée. Vos cheveux sont gras ? On vous les rend soyeux, pour qu'ils puissent flotter dans le vent de façon gracieuse comme dans une pub de l'Oréal. Vous avez de la cellulite ? Tenez, voilà le docteur Ledentu, il va vous faire une liposuccion. Vos yeux ne vous plaisent pas ? Mettez des lentilles colorées (ou des yeux de gamins, récupérés dans les favelas de Rio de Janeiro – rigolez pas, ça arrive de plus en plus fréquemment, le trafic d'organes où on vous tue dans la rue pour revendre vos yeux – j'ignore par contre si ces organes parviennent jusqu'aux pays occidentaux, mais attendons voir...) Bref, grâce à l'artificiel, tout ce qui ne vous plaît pas peut être remplacé pour paraître beau – c'est à dire qu'on peut en un coup de baguette magique vous faire correspondre au canon de la beauté actuel.
Conséquence ? Je dirai, la beauté naturelle a tendance à disparaître. Ou plutôt, elle n'est plus reconnue à sa juste valeur, ça n'est pas un don, vous n'êtes pas forcément chanceuse. Parce que c'est plus joli avec des boucles d'oreilles, un peu de mascara, du fond de teint pour avoir un teint de pêche (d'où vient cette idée, d'ailleurs, d'avoir une peau de pêche ? Pourquoi pas une peau de kiwi, ou une peau de banane, ou de mûre ?), de la crème auto-bronzante pour avoir une peau de pêche aux UVs, et – oh, mon Dieu, il faut abso-lu-ment te mettre du gloss ! Pour paraître beau, de nos jours, il semble quasi-obligatoire de passer par l'artificiel ; donc, plus beaucoup de beautés naturelles : étant donné que si on travaille à sa beauté, on peut être au top (vision WASP du maquillage ?), une beauté naturelle paraîtra moins belle que le crapaud qui perd trois kilos en enlevant son maquillage, car celui-ci aura travaillé dur pour ne pas laisser la moindre imperfection sur son corps – et y aura peut-être en partie ou en totalité réussi, de telle sorte qu'il sera exactement conforme au canon de la beauté, à l'homme/la femme parfait(e) irréaliste, et sera donc perçue comme beau (c'est fou, il faut être « parfait » pour être beau...).
Est-ce un mal, est-ce un bien ? N'est-ce pas un progrès pour l'homme que de rendre à tous la possibilité de réparer les injustices de la nature ? (sentez l'ironie pointer...) Là n'est pas la question, et je saute à une partie suivante, qui vous vous en doutez s'appuiera sur ces considérations préliminaires.

Dans ces conditions, considérons une personne intelligente. Peut-elle être belle ? Bon, la question étant mal posée, on y répond oui et basta. Mais si on la laisse dans la nature et qu'on l'observe, sera-t-elle belle ? Je réponds : pas nécessairement, voire même plutôt non.
Je suis tombé en cours de rédaction de cet article sur un texte très bien fichu et qui illustre pas mal mon propos ; aussi, je vous renvoie à l'adresse http://www.kobal2.free.fr/ws_whynerds.php. Je me contenterai de résumer l'article, et de développer et expliciter la thèse de l'auteur de l'article, thèse que je partage en grande partie, et qui sera donc mon propos dans cette partie.
L'auteur analyse dans cet article pourquoi les « nerds », terme anglo-saxon désignait de manière limite péjorative les enfants surdoués qui s'intéressent à autre chose qu'à des choses de leur âge, comme les ordinateurs, l'astronomie, ou les mathématiques, pourquoi donc les nerds, enfants surdoués et donc considérés comme intelligents, sont-ils impopulaires. Dans l'article, donc, l'auteur développe que de nos jours, être populaire, ça se travaille (« A côté des teenagers américains qui travaillent 24h/24 à être populaires, les commandos SEALs de la Navy et les neurochirurgiens sont des branleurs »). Or les nerds voudraient bien être populaires, mais ils sont plus intelligents que la moyenne, comprennent plus vite et font des choses plus compliquées que les autres ; et l'auteur (en prenant l'exemple de lui-même) dit que les nerds veulent rester intelligents - en fait, ils préfèrent leur intelligence à la popularité. Ainsi, être populaire, ça se travaille, mais de la même manière qu'on ne réalise pas le nombre d'heures qu'il faut à un violoniste pour devenir virtuose, quelqu'un d'extérieur au système de la popularité, qui n'a jamais vraiment été intéressé par ça jusqu'à un certain point, ne verra pas forcément le travail qu'il y a derrière ; ainsi, quelqu'un qui n'a jamais voulu spécialement être populaire – ce qui arrive aux nerds jusqu'à ce qu'ils entrent au collège – ne réalisera pas qu'il faut y travailler pour être populaire. Et surtout, les nerds ont d'autres centres d'intérêt - les livres, les maths, que sais-je ; alors, quoi de plus normal que de continuer à s'y intéresser ? Ainsi, les centres d'intérêt des nerds sont tournés vers autre chose, et, préférant leur intelligence, ils ne se tourneront pas (en règle à peu près générale) vers les activités qui permettent d'être populaires.
Vous pourrez m'objecter qu'on parle ici d'enfants, d'adolescents, et qu'à cet âge-là les nerds comme les autres ne sont pas très matures : leur monde tourne beaucoup plus autour de l'apparence que le monde adulte ; on ne saurait en prenant leur exemple généraliser pour les êtres humains. Cela est vrai, certes, mais j'ai quelques objections à ça pas piquées des hannetons. Tout d'abord, qui éduque les enfants ? Les parents, et la société adulte ; ce sont eux qui transmettent les valeurs à l'enfant ; dans ces conditions, on peut dire que les enfants sont le reflet de leurs parents et de la société – si le souci de l'apparence était une valeur mineure parmi les parents et la société, les enfants ne seraient pas en majorité tournés vers l'apparence (si le but de tout le monde était d'être comique, alors les parents éduqueraient leurs enfants en leur répétant qu'être comique, c'est bien, et les enfants chercheraient à être comiques, non ?) Donc les adolescents sont en quelque sorte le reflet de notre société – à cet âge-là, ils sont bien imprégnés des valeurs parentales (plus qu'à l'âge de 3 ans) et, se cherchant, sont plus influençables par la société. De plus, le fait qu'ils soient un peu moins matures et réfléchis, et que leur monde tourne beaucoup plus autour de l'apparence que le monde adulte est précisément significatif : leur monde agit comme un miroir déformant qui grossirait les traits. En conséquence, ce qui est valable et observable dans le monde adolescent l'est aussi dans le monde adulte, peut-être dans une moindre mesure (et encore...), mais quand même l'étude reste valable.
Et si vous vous sentez d'humeur badine, vous pourrez m'objecter aussi : on parle d'impopularité, ici, et pas de beauté. Je répondrai ainsi : « Certes, mon cher ami, mais dans la popularité telle que la conçoit l'auteur de l'article, qui a fait ses études dans un lycée américain, il inclut l'apparence physique (ceux qui ne sont pas beaux ont tendance à être rejetés) et le charisme ; ainsi, même si la popularité n'est pas la beauté, sachant que la beauté est un sous-ensemble de la popularité, on peut appliquer l'analyse de l'auteur à la beauté par induction, vous ne pensez pas ? » Et de continuer en généralisant mon raisonnement : dans notre société actuelle, être beau, ça se travaille (d'où l'intérêt de mes considérations préliminaires...) ; or les hommes intelligents ont d'autres préoccupations que de se faire beaux à tout prix, ils préfèrent consacrer leur temps aux maths (et je les comprends – mieux vaut un compas que du mascara, non ?), mais d'une manière plus générale aux disciplines où ils utiliseront leur intellect.
J'avancerai une raison supplémentaire, plus marginale et moins justifiable, il s'agirait d'une intuition argumentée. Se faire beau, en général, c'est peut-être pour se plaire à soi-même, mais aussi pour plaire aux autres – il n'y aurait pas le regard des autres, moi personnellement je me baladerai tout nu, sans chichis. Or dans diverses situations de la vie (notamment l'école, lieu formateur de la personnalité et du rapport aux autres), les gens intelligents qui s'intéressent à d'autres choses que les autres sont vite différenciés de ceux-ci ; et comme il arrive aux surdoués de préférer les livres aux interactions sociales (ils préfèrent apprendre du savoir plutôt qu'apprendre les histoires de cour de récré), ou bien de parler de choses qui paraîtront bizarres aux autres, ils seront en règle générale moins bien intégrés, rejetés, voire méprisés par les autres enfants. C'est un fait : je crois que la plupart des surdoués sont isolés et moins bien intégrés que les autres, dans les premières années de leur scolarité du moins. Or, si le surdoué se rend compte qu'il y a plus que l'apparence physique, va-t-il chercher à être beau à tout prix ? Si un surdoué est rejeté par les autres, va-t-il chercher à se faire beau pour leur plaire, ou bien va-t-il au contraire ne pas les aimer, et ne pas chercher à leur plaire parce qu'ils n'en valent pas la peine et sont tous des abrutis ? Le fait est que le surdoué (et, a fortiori, un homme plus intelligent que la moyenne) n'a non seulement pas les mêmes intérêts que les autres, mais étant rejeté, peut avoir tendance à ne pas chercher de se rapprocher des autres et à s'intéresser à leurs centres d'intérêt – avec pour conséquence une non-volonté de paraître forcément beau.
Vous voulez une citation ? Aldous Huxley : "Un intellectuel est une personne qui a trouvé quelque chose de plus intéressante que le sexe." Pour peu qu'on assimile l'envie de paraître beau à l'envie d'attirer quelque autre individu (et donc une raison sexuelle, finalement - les mâles hétérosexuels ne cherchent pas à se plaire entre eux : il me semble de façon générale que si l'on cherche à se faire beau c'est pour plaire aux gens qui sont "à votre goût sexuellement parlant", d'où l'assimilation à une raison sexuelle), cette citation étaye ma thèse que les intellectuels ne ressentent pas le besoin ou la volonté de se faire beau.
A travers de cette étude des enfants surdoués, élargie et généralisée aux hommes intelligents, on voit que les personnes intelligentes ne cherchent pas forcément à être belles ; dans ces conditions, une personne intelligente ne paraîtra pas belle, d'où simili-justification de la conception traditionnelle.

Je terminerai cet exposé en considérant deux conceptions : celle qui fait primer l'intelligence, et celle qui fait primer la beauté. Attention, tout ce que je dis dans les lignes suivantes est certes très logique, mais se base sur des conceptions « naïves » et simplifiées qui pourraient justifier l'assertion du début.
Prenons une personne intelligente : sachant sa personnalité, son intelligence, ses valeurs (qui font primer l'intelligence), et le fait que l'homme se sent beaucoup plus à l'aise avec des gens qui lui ressemblent, quel « monde » cette personne va-t-elle côtoyer ? Sachant le physique secondaire, elle ne s'arrêtera pas à la simple apparence physique ; étant intelligente, mûre ou cultivée, elle va chercher la compagnie de personnes intelligentes, mûres, ou cultivées, des personnes qui pourront lui apporter quelque chose dans ses qualités et sa personnalité. Ainsi on peut penser qu'une personne intelligente ne cherchera pas la beauté chez les autres, ni forcément chez elle ; elle préfèrera chercher chez les autres des traits similaires à elle, et donc préfèrera des personnes ayant les mêmes goûts et des sujets de conversations « intellectuels ». Les gens intelligents auront tendance à se regrouper entre eux, du moins à se sentir mieux ensemble qu'avec des bellâtres ; et, ne s'appréciant pas pour leur beauté, ils ne chercheront pas soudainement à être beaux : ils ne seront pas spécialement beaux, mais s'en ficheront et ne changeront pas.
Maintenant, prenons une belle personne (et prenons-la bien). Avec qui se sentira-t-elle mieux : avec un matheux qui préfère faire des équations paramétriques plutôt que de prendre une douche, ou avec un Adonis qui est intéressé par la mode et la beauté ? Si pour certains le physique est secondaire, alors une personne y accordant de l'importance aura plutôt tendance du fait de valeurs et de conceptions différentes à se tourner vers des gens qui ont les mêmes valeurs. Ce qui est normal, après tout, car ils auront ensemble des conversations sur des sujets et des intérêts communs, la mode, les vêtements, la coiffure, le maquillage, etc. Maintenant, ces conceptions sont-elles antagonistes : est-ce que ça signifie que cette personne ne sera pas intelligente ? Pour illustrer le fait que ces conceptions sont parfois antagonistes, tranche de vie : entendu dans « Next ! » (sic) (mon Dieu, quelle émission de cons, j'vous jure...), sur Europe 2 TV (sic sic) : « Moi, je recherche un mec qui soit gentil, puis qui aie de la conversation, un mec cultivé... – Hein ? Mais s'il est moche ? » : voyez, il existe des gens qui ne recherchent pas le physique, et d'autres qui recherchent le physique, d'où antagonisme de conceptions envers ces deux personnes. Et concernant l'intelligence, le terrain me paraît glissant ; cependant, il me paraît sensé de dire qu'en l'absence de stimulation intellectuelle causée par un interlocuteur intelligent, si on reste à parler masques de concombre avec ses ami(e)s, c'est autant de temps en moins à utiliser son intelligence ; et en l'absence de fonction, l'organe se détruit : il me semble que l'intelligence se dégrade si on ne s'en sert pas ; en conclusion, on peut dire que le cerveau humain n'est pas une pile Wonder, ce qui est parfaitement logique. Ouais, ça se tient, ça marche au poil. Blague à part, je n'ose m'aventurer plus avant dans ce chemin, par manque d'expérience et de conviction j'imagine (mais débattez donc avec moi sur ce point, tiens !).
Maintenant, ne peut-on pas être beau et intelligent à la fois ? C'est possible, certes ; mais je dirai que du fait des valeurs se rattachant à chacun de ces traits de caractères, on aurait plutôt soit l'un soit l'autre. En effet, l'être et le paraître sont deux choses différentes : si vos parents vous ont endoctriné que le paraître était plus important, alors vous vous soucierez de votre apparence, de façon logique ; si l'être est plus important, vous chercherez à vous construire intérieurement, à vous instruire, et vous vous soucierez de ce que vous êtes, vous posant des questions, et il y aura ainsi plus de chances que vous ayez plutôt tendance à être intelligent. Par contre, il serait intéressant d'étudier un cas d'éducation qui apprend que l'être est aussi important que le paraître... Du fait d'un primat accordé à l'un ou à l'autre par vos parents, ce qui se produit dans la majorité des cas, vous donc aurez tendance à pencher plus vers l'un que vers l'autre.


En conclusion de cet article, il semblerait que l'opposition beauté/intelligence, bien que préjugé, soit quelque peu corroborée par l'observation. Cependant, gardons-nous bien de généraliser, à cause de contre-exemples : l'important était ici d'analyser le rapport à la beauté et à l'intelligence dans la société actuelle, et de montrer dans quelle mesure ils peuvent être antagonistes...

# Posté le mercredi 16 mai 2007 07:32

Modifié le dimanche 20 mai 2007 16:44

Vivons-nous dans une société castratrice ?

Ah, un article pour nous les hommes, les vrais, les purs, qui affichent tous les signes de la virilité ! (n'est-ce pas marcassin – il comprendra) Allez, mettons-nous en bande, hurlons, buvons des bières, allez les bourrins, les mâles, réveillez-vous !
Bon, trêve d'hormones, l'abus nuit. Et élevons notre esprit en nous posant la question ci-dessus. Mon propos ici fait écho à diverses réflexions de votre serviteur (comme toujours), à quelques observations, questions, mais aussi à un courant de pensée et d'idées qui circule parfois un peu partout : celui de dire que du fait de l'émergence du féminisme et de l'accession de plus en plus des femmes au pouvoir (eh oui, maintenant, on ne peut plus faire comme si elles n'étaient plus là, il faut faire avec elles, à la différence des temps anciens où l'on ne souffrait d'aucune contestation car les femmes étaient au foyer, à élever les enfants et c'est tout !), de fait de cette « féminisation de la société » (c'est pas de moi, mais de ces zigotos qui défendent cette thèse), l'homme est castré, il refoule sa masculinité, bref il est oppressé par une horde de femelles qui l'empêchent de s'accomplir en tant qu'homme.
Et je m'oppose. Pourquoi ? Qui sait, peut-être inconsciemment pour pouvoir vous pondre un article...

Tout d'abord, qu'est-ce que la masculinité ? Que met-on derrière ce mot ? Si l'on en croit mon dictionnaire, la masculinité, c'est un ensemble de caractères masculins. Ce qui ne nous avance pas plus. J'ai la flemme de chercher à « masculin », de peur qu'il nous dise « relatif à l'homme, au sexe masculin », ce qui pour le coup nous ferait gravement stagner.
Donc reportons-nous à la sagesse populaire, qui sans dire toujours la vérité est souvent intéressante. Qu'est-ce qu'un mâle ? Eh bien, on a souvent dans la tête, en disant « mâle », l'image du bon gros Roger, assis devant la télé avec une bière et du foot, du bon gros bourrin pas fin qui aime se retrouver en bande, qui hurle d'un rire gras et raconte des blagues salaces en regardant le cul des filles qui passent dans la rue. Bon. Pour certains, ça n'est pas faux, certes. Mais quand même, c'est caricatural, non ? Si ! Je ne connais aucun homme qui présente ces caractères – bon, vous me direz, je ne fréquente pas ces gens-là, nous n'avons pas les mêmes valeurs, et leur saleté m'effraie, et mon Dieu ! leur inculture ! ils n'écoutent même pas France Culture et n'ont pas de bonsaï chez eux, non mais franchement quel intérêt à les côtoyer, restons entre gens civilisés ! Mais des gens comme ça, ça doit exister, il n'y a pas de fumée sans feu...
Si on se base sur une image plus exacte, moins extrême et caricaturale, l'homme moderne doit être viril, musclé, vigoureux, sportif, poilu (un peu mais pas trop, sinon on se fait appeler Georges – véridique ! (référence au yéti dans une pub pour bonbons – c'est fou comme en synthétisant pour réduire à la simple description objective on arrive à souligner l'absurdité des publicités, voire du monde en général (mais je digresse et j'en suis déjà à trois parenthèses))). Bref, l'homme doit être fort et viril. Sinon, c'est pas un homme, mais une femmelette, voire une tapette. Intéressant, non ? Voyez comment les pensées changent peu : pourquoi un homme musclé, c'est « mieux » ? Pour courir le mammouth, pardi ! Oui, de tous temps, on a associé les hommes à la force, parce qu'ils en ont plus que les femmes, et parce que c'est eux qui s'en sont servis dans le passé. Le poids des traditions, en quelque sorte – des milliers d'années après la naissance de l'homme, on exige encore de l'homme qu'il soit fort, quoique de façon plus détournée, et encore.
Au niveau du caractère ? Eh bien, l'homme est généralement un bourrin, pas fin d'esprit, un instinctif, qui laisse ses pulsions s'exprimer, un obsédé sexuel coureur de jupons - bref disons-le tout net, une bête, quoique le trait soit ici un peu grossi. Mais là encore, c'est vrai pour certains, mais doit-on considérer ça comme étant une vérité générale ? Non, bien entendu. Mais étudions ces caractéristiques de plus près : un homme ne doit/peut pas trop réfléchir, laisse ses pulsions héritées des temps immémoriaux s'exprimer, a une grosse voix, se retrouve en groupe pour avoir des comportements grégaires... C'est un instinctif, plutôt – et comme on peut le penser et le dire parfois, on ne lui demande pas d'être intelligent, mais d'être fort (il est intéressant de voir comment parfois on antagonise physique et intellect – j'y reviendrai sûrement...).
La femme, à l'inverse ? La femme est douce et chétive, et l'homme doit la protéger ; la femme se pose plus de questions, laisse moins de pulsions s'exprimer que l'homme. (reprenons une citation d'une mienne connaissance, à qui l'on reprochait vaguement de trop penser au sexe, qui disait je cite, attention c'est énorme : « Une nymphomane est une femme aussi obsédée par le sexe que l'homme moyen. » - je vous laisse « réfléchir » à cette bonne parole catégorique affligeante...) La femme s'oppose vraiment à l'homme, en ce sens. La question est : pourquoi ? Est-ce qu'une différence d'hormones, la présence de cycle menstruel et d'organes génitaux différents, et autres induisent une différence aussi contraire, voire même antagoniste, dans le caractère ?

Vous devez connaître un peu comment je fonctionne, à force : je suis un adepte de Freud, mâtiné d'un peu de Kant me semble-t-il. Bref, à la question précédente, on pourrait répondre de plusieurs manières. On pourrait dire que Dieu a mis en nous cette masculinité, mais ça ne serait pas drôle : ça nous rendrait inéluctablement prédestinés, ça contredirait les exceptions (ou mettrait en place un système de « oui mais celui-là, il a décidé que non, moins... ») et puis c'est irréfutable et pas drôle d'un point de vue totalement philosophico-débatique. Je vous propose une autre conception.
En bon freudien donc, je dirai que la masculinité ou la féminité nous ont été transmises dans notre jeune âge, du temps où nous étions plus influençables et impressionnables que maintenant, par ceux qui faisaient figure d'autorité en ce temps-là, c'est à dire les parents. Comme toutes les valeurs, la masculinité ou la féminité résultent d'une éducation, d'un conditionnement spécial qui vous a été transmis par vos parents. J'insiste dessus, afin de m'opposer à la conception selon laquelle les hommes sont nés hommes, et les femmes nées femmes. Je pourrais ressortir la citation d'Erasme « On ne naît pas homme, on le devient » - cependant ce serait totalement hors de propos, car ce bon Erasme entendait derrière « homme » « humain », et non « individu de sexe masculin ». Mais c'est quand même un peu ça : il n'y a pas de déterminisme biologique, en quelque sorte, mais bien une éducation à la masculinité ou à la féminité – ce qui signifie qu'il est possible (quoique difficile et compliqué, car c'est imprimé depuis l'enfance) de changer cette valeur, ce trait de caractère (quel intérêt, je n'en sais rien, mais juste le fait de savoir qu'on peut le changer, c'est déjà quelque chose d'important).
Mais là où cela peut coincer, c'est en considérant que les parents sont influencés par leur propre éducation, leur expérience et la société, qui leur transmettent à leur tour une certaine image des individus de sexe masculin et de sexe féminin. Mais alors, si les parents sont influencés et se rangent à l'opinion commune, alors tous les hommes et les femmes correspondent aux critères précités, et mon argumentation ne tient pas la route ? Peut vous chaut de savoir qu'on n'est pas biologiquement atteint de masculinité ou de féminité, ce qui importe c'est que les parents vous éduquent en fonction d'une certaine image qu'ils ont de l'homme et de la femme – « Pour plus tard être un vrai homme/femme, il faut faire ça et ça » - et en fin de compte la plupart des hommes et des femmes sont éduqués selon la conception majoritaire, selon l'image que leur renvoie la société d'eux-mêmes à travers leurs parents. D'une manière ou d'une autre, les hommes et les femmes sont éduqués de la même manière que leurs parents, car ceux-ci raisonnent en fonction du passé, et des traditions et des images populaires qui ont tendance à régir certains aspects de la société.
Ma réponse à cela, car il y en a une, est la suivante : puisqu'il est possible de s'extraire de cette image de l'homme ou de la femme, alors on n'est pas obligé d'être comme tous les êtres atteints de masculinité ou de féminité galopante – j'irai même plus loin : il existe des êtres qui ne sont pas totalement « masculins » ou « féminins », mais qui seraient un peu des deux en quelque sorte. Le protocole expérimental ? Au lieu de dire « j'élève mon gosse pour que plus tard il soit un vrai homme ou une vraie femme », élevez-le en vous disant « j'élève mon gosse pour qu'il soit plus tard un être humain ». Il a déjà des raisons physiologiques de penser qu'il est d'un sexe déterminé, alors pas la peine d'enfoncer le clou en le parquant dans le clan des mâles ou des femelles (au sens le plus animal du terme) de par son attitude – ne cultivez pas ce qui vous différencie des autres humains, mais ce qui le différencie de l'animal, cette même différence qui a tendance à manquer à certains de nos jours... L'idée est là : au lieu de lui inculquer des valeurs de force et de virilité (ou des « une fille doit prendre soin de son corps » ou autre distinctions se basant uniquement sur la différence de sexe), inculquez-lui des valeurs de libre-arbitre et de réflexion, par exemple. (pardon, j'interromps un peu mon propos : j'en conviens, certains pourront trouver ces phrases naïves et inexpérimentées – je vous le concède, n'ayant jamais eu l'occasion d'essayer par moi-même ; mais ça a beau être plus facile à dire qu'à faire, ça représente seulement un « idéal », une conception qui est la mienne, et qui de plus semble être de l'avis d'autres personnes une assez bonne conception, d'assez bonnes valeurs. Je continue :) En fait, la technique est simple : au lieu de raisonner en lui donnant votre conception pour qu'il la suive, au risque de vous tromper et/ou de le frustrer en l'enferrant dans des principes qui ne lui conviennent pas, laissez-le décider par lui-même de devenir ce qu'il est véritablement, laissez-le dicter ses principes qui lui conviennent le mieux. Ainsi, il ne se réclamera pas forcément de la masculinité ou de la féminité – il s'extraira en quelque sorte de cette prédestination, et ridiculisera la conception « homme = masculin et femme = féminin », qui est trop catégorique et ne prend pas en compte la spécificité particulière inhérente à chaque individu (cherchez les pléonasmes).

Revenons maintenant à la société. Dans mon introduction au sujet, je parlais de la société, qui ne permettrait pas aux hommes de s'accomplir en tant que mâle. Maintenant que nous avons vu sur quoi se fondait la masculinité, et pourquoi elle n'est pas forcément inhérente à tous les hommes, voyons pourquoi l'on pourrait dire que la masculinité est brimée dans la société actuelle.
Avez-vous vu Fight Club ? Vous devriez, car c'est un grand film – tant au niveau cinématographique qu'au niveau du message, inhabituel, interpellant et parfois philosophique. Notez que j'ai dit grand film, et non pas bon film : vous pouvez très bien être en total désaccord avec lui et ne pas l'aimer, vous ne pourrez pas enlever que le film est bien fichu, bien filmé, échappe à une certaine formatation en étant un « film d'auteur » (le réalisateur est David Fincher, auteur de Seven) et est globalement interpellant et choquant. Bon, et je parle, je parle, et vous devez vous demander pourquoi je vous en parle – c'est bien simple. Le film expose (sans prendre parti, attention !) la thèse selon laquelle les hommes de maintenant ne sont pas des hommes. Voilà comment on vous expose la chose : On est une génération d'hommes élevés par des femmes. (pour sous-entendre que les hommes ne sont pas élevés de façon à être des hommes) ; de plus la société de consommation, les désirs de consommation qu'elle implique, l'influence des modes panurgiennes et des mannequins, empêchent l'homme de se réaliser pleinement en tant que mâle masculin et dégradent leur virilité. Voilà la thèse, livrée en bloc. Tant qu'on y est, citons le livre d'Eric Zemmour, sorti récemment (je ne sais plus le titre, et je ne l'ai pas lu), qui parlait de la castration des hommes dans la société actuelle, en clair les hommes ne sont plus des mâles de nos jours – j'ignore cependant comment l'auteur défend cette thèse, mais je ne pense pas que ce soit de la même manière que dans Fight Club, quoique. Donc, voilà la thèse qui est en parallèle avec la question que je posais tout en haut de l'article.
Cette thèse est je pense compréhensible et soutenable. En effet, si l'on associe à l'homme la force, la virilité, les instincts, alors oui, la société actuelle brime ces traits de caractère – traits de caractère qui seraient communs à tous les hommes, et donc les brider entraînerait un mal-être car une non-expression du moi profond de l'homme. Eh oui, si l'homme parfait (dans le sens « qui répond parfaitement à tous les critères de l'homme, mâle masculin ») est Arkhtor le Barbare, un être instinctif, assouvissant toutes ses pulsions, fort (et qui exerce sa force, donc violent), alors oui, la société le brime – le pauvre ! (dans Fight Club, on nous montre des hommes qui, pour redevenir des mâles, se combattent, et assouvissent leur soif de domination, d'adrénaline, de violence) Or que défend la société ? Des valeurs traditionnellement associées au féminin : la paix, la douceur, l'harmonie, le contrôle des désirs, la réflexion (voire même le culte de l'apparence, mais je trouve que c'est discutable). Mais cela va à l'encontre de la personnalité masculine, enfin, on est en train de féminiser les hommes ! (on avait tendance à dire « un peu de douceur dans ce monde de brutes », mais parfois on entend l'expression, prenant volontairement le contre-pied de la précédente, « un peu de violence dans ce monde de douceur » !)
Ca se tient, pourrez-vous me dire. Mais vous imaginez, étant donné que l'article n'est pas fini, que je vais prendre un malin plaisir à vous contredire cette conception.

Déjà, regardez la thèse précédente, et regardez surtout les prémisses : si l'homme parfait est Arkthor le Barbare – oui, mais si il ne l'est pas ? Eh oui, ce qui me chagrine avec cette thèse, c'est que l'on associe « homme » et « masculinité », avec toute la force et la virilité que ça implique. Or si vous avez bien suivi mon raisonnement précédent, l'un n'équivaut pas forcément à l'autre ! Si l'on décide que l'homme doit être masculin, alors on peut dire que la société le brime ; si l'on décide que l'homme doit être un être humain (avec les caractéristiques humaines que cela implique, à savoir conscience et libre-arbitre) de sexe phallique (simple question de formulation) qui doit suivre sa voie intime, alors tout va bien ! (bon, et là, je triche, parce qu'en fait la société (de consommation, notamment) brime les hommes, mais là où je diffère de la conception précédente c'est que je pense que la société brime les hommes dans leur libre-arbitre, et ne les empêche pas d'être masculins, mais plutôt d'être des humains à part entière) Oui, certes, les valeurs traditionnellement associées à la masculinité sont passées de mode, et même plus, mais si l'on considère que l'homme doit être humain avant d'être mâle, où donc est le problème ? Si on vous cherchez à être humain et à être vous-même plutôt qu'à être un mâle, vous ne vous sentirez pas brimé – du moins, pas de la même manière...
De plus on peut objecter quelque chose d'autre à la thèse précédente, quand elle dit qu'elle empêche la personnalité profonde de l'homme de s'exprimer, le frustrant par là-même. Si l'on considère que tous nos désirs et nos pulsions ne doivent pas être satisfaites, on contredit cette thèse. Or on pense depuis Socrate (me semble-t-il) que quelqu'un qui assouvit toutes ses passions est esclave de celles-ci, et n'exerce pas véritablement son libre-arbitre, est ravalé au rang d'animal, déterminé par ses instincts et gouverné par autre chose que son cerveau. (le premier qui me dit « sa quéquette », je... euh... j'éclate de rire). Oui, certes, si l'on n'assouvit pas toutes ses passions, on peut être frustré, mais toutes nos passions doivent-être assouvies ? Non : certaines (pour ne pas dire la plupart, voire toutes) s'opposent à la nature humaine d'être conscient, réfléchi, responsable, et non-déterminé, et il faut savoir les réfréner pour au choix ne pas faire le mal, être libre ou être heureux. (oui, ça me rappelle mon cours de philo, et pour tout dire ce paragraphe fut fortement influencé par le cours en question...) (NB (ajout du 07/02, deux jours après la publication de cet article) : en fait on avait dû en parler en cours, peut-être, mais toujours est-il que le sujet fut véritablement abordé dans le cours d'hier, soit le lendemain de la publication de cet article ! comme dirait Christine, "c'est une prémonition"......)
Dernière chose, dernier argument que j'opposerai à la thèse dite « castratrice » : on parle de féminisation des hommes, mais d'où les femmes sont toutes pacifiques, douces, et réfléchies ? Eh oui, on raisonne encore et toujours à partir de ces clichés, de ces conceptions erronées du masculin et du féminin. Une femme peut sans problèmes être violente, voire même laisser libre cours à ses pulsions, eh oui, tout comme un homme peut être pacifique et raisonné ! Au contraire, au lieu de nous demander si c'est des valeurs féminines, ne pouvons-nous pas dire que ce sont des valeurs humaines ? Ne conduisent-elles pas à une évolution, vers plus d'humanité ? Attention, ça ne veut pas dire que les femmes sont « plus humaines » que les hommes, ne nous méprenons pas ; j'insiste sur le fait que ces valeurs furent associées aux femmes, plus précisément à la féminité dont toutes les femmes doivent se targuer, mais que ce ne sont pas des valeurs réservées et/ou caractéristiques des femmes. Les suivre ne signifie en aucun cas pour un homme qu'il est castré et frustré par la société féminisée, mais plutôt à mon sens qu'il a plus d'humanité – pourquoi plaindre alors la répression de la « personnalité masculine » au profit de valeurs comme celles-ci ?
L'on pourrait aussi se demander : pourquoi une thèse fait-elle surface à l'heure actuelle, pourquoi est-elle en vogue ? C'est assez délicat de répondre, mais j'imagine que le fait que les femmes accèdent de plus en plus à des places et à un pouvoir qui n'étaient auparavant réservés qu'aux hommes peut créer des jalousies, du ressentiment contre elles dans l'esprit de certains – conception macho, peut-être, de mâles qui veulent rester comme ils sont et revendiquent leur masculinité galopante. Je ne m'avancerai pas plus loin dans cette réflexion, le terrain me semblant assez glissant, et de plus il n'est pas exclus que je me fourvoie totalement (et que veut un exposé fait par un non-convaincu ? pas tripette, dirait mon charcutier)

En conclusion, finalement, je pense avoir soulevé certains points qui contredisent la thèse que les hommes sont castrés et frustrés dans notre société par l'imposition de valeurs féminines qui ne peuvent en aucun cas leur correspondre. Il semblerait donc que les hommes puissent vivre en harmonie avec eux-mêmes à l'heure actuelle sans craindre une dénaturation de leur âme d'homme, avec un peu de jugeote – dormez, brave gens, les féministes armées de scalpels ne vous castreront pas cette fois...

# Posté le lundi 05 février 2007 16:56

Modifié le mercredi 07 février 2007 07:26

La curiosité est-elle un vilain défaut ?

Je vous ai manqué ? Bien. Alors, commençons maintenant, je sens que vous n'en pouvez plus...
La curiosité est un vilain défaut, dit le vieil Adage, ce qui me fait penser, toute déférence gardée envers ce vénérable apôtre de la sagesse populaire, qu'il est des fois où Adage n'a plus toutes ses billes. Pourquoi la curiosité serait-elle un vilain défaut, diable ? Si elle en était un, alors tous les gens ouverts d'esprits seraient défectueux et les butés de tous poils, des saints – conception à laquelle je ne puis me ranger, et qui me fait frémir rien que d'y penser. Que faire, donc ? La seule chose à faire : plonger dans une analyse déviatoire de cette expression pour aborder le thème de la curiosité.

Il y a curiosité et curiosité, me direz-vous : il y a la bonne curiosité, et la mauvaise. La bonne curiosité, c'est celle qui consiste à vouloir comprendre, savoir, apprendre de tout, sur tout, à s'intéresser à tout, vouloir tout savoir. La mauvaise curiosité, c'est de s'intéresser à des sujets que l'on devrait ne pas aborder, par exemple ce qu'il y a dans les cadeaux de Noël, ou bien le poids d'une fille... (allez donc savoir pourquoi...) Remarquez que je reste toujours dans la conception populaire.
Donc on peut mettre deux sens au même mot. En fait, ce qu'on nomme « curiosité » est la volonté de savoir quelque chose, une information qui étendra le champ de nos connaissances ; le distinguo se fait en réalité sur l'information que l'on veut savoir : si l'information veut être dissimulée, alors vouloir la savoir est mauvais ; dans le cas contraire, alors aucun problème (quoique). Etudions plus avant ces deux types de curiosité, et commençons par la mauvaise.

La « mauvaise » curiosité est le fait de s'intéresser à quelque chose qui « ne vous regarde pas ». Or, qu'est-ce qui ne vous regarde pas ? Il se trouve que c'est assez variable, selon les âges, les cultures... Plus précisément, si l'on veut cacher une information, alors la vouloir est considéré comme étant de la curiosité déplacée.
En fait, la plupart du temps, sauf si vous enquêtez sur la CIA ou les attentats du 11 septembre, les informations dont on vous refuse l'accès relèvent du personnel, de l'intime. En effet, il est établi depuis longtemps, plus ou moins implicitement certes, que chaque homme et chaque femme a droit à une « vie privée », c'est à dire qu'il conserve quand même le droit de faire ce qu'il veut pour certaines choses, en toute liberté, et en ne rendant de comptes à personne. Ce qui correspond à l'envie de liberté de l'homme : puisqu'il sent qu'il ne peut pas faire certaines choses, qu'il ne peut pas tout se permettre du fait de la vie en communauté avec d'autres hommes, qui suppose une réduction de liberté pour des raisons de cohabitation dans les meilleures conditions possibles, et qu'il veut quand même être libre, on a défini cette limite d' « espace vital » (désolé pour la formulation, j'en suis moi-même le premier gêné du fait de la connotation quasi-hitlérienne qui existe derrière les termes « espace vital » ; mais il s'agit véritablement de ça : une clôture virtuelle autour de chaque être humain qu'il faut respecter pour respecter la liberté d'autrui) dans lequel chaque homme est véritablement libre. Ce qui est une bonne idée, avouons-le, et ce qui permet à l'homme de ne pas être frustré, en accédant quand même à une relative liberté. Cette « vie privée », par définition, peut être menée selon l'entendement de la personne en question : ainsi donc, si quelqu'un cherche à en savoir plus sur la vie privée d'une personne, il peut s'agir d'une intrusion sur cet espace privé ; la personne ne voulant pas dévoiler ces informations, parce qu'elle ne veut pas rendre de comptes (toute information s'expose à un jugement), elle traite son interlocuteur de curieux, ressort l'apophtegme d'Adage évoqué ci-dessus et puis voilà.
Pourtant, il est une catégorie de personnes qui ne respectent pas la vie privée des autres : les enfants. En effet, cette notion de vie privée n'existant que du fait de la cohabitation plus ou moins pacifique entre les hommes, elle relève d'une convention majoritaire, et n'est donc pas innée. Par contre, la curiosité de l'homme, la volonté de connaître ce qui l'entoure semble être innée (j'y reviendrai plus tard). Il est donc logique qu'un enfant pas encore totalement éduqué à la société humaine pose des questions curieuses sur tout ce qui l'entoure. On dit que « la vérité sort de la bouche des enfants » : en effet, les enfants pas encore au courant des conventions n'hésitent pas à dire les choses et à poser des questions sans limitations conventionnelles morales. Ce sont les parents qui ensuite, dans un souci d'éducation à la vie en communauté, apprennent les conventions à leurs enfants, en leur indiquant par exemple qu'il est malaisé de poser telle ou telle question en société.
Mais l'homme est un animal curieux avant tout, et cette curiosité réfrénée sur certains sujets peut lui déplaire... Eh oui, quand on dit que l'homme est curieux, il ne s'agit pas nécessairement de « bonne » curiosité : il peut très bien être curieux à propos de la vie privée d'autrui... Et c'est ce qui se passe dans notre société : on définit une limite de liberté d'action pour chaque individu, et on fait semblant de la respecter (en s'offusquant dès qu'on parle de sexe, par exemple...). Le reste n'est qu'une affaire de volonté et de contrôle : en effet, même si votre désir de savoir, votre pulsion de curiosité, est fort, si vous voulez respecter les conventions il faut savoir réfréner ce type de curiosité ; cela étant, tous les hommes aimeraient bien parfois connaître la vie privée des autres – la différence se fait au niveau du passage à l'acte : vous transgressez les conventions si vous achetez des jumelles pour épier votre voisine, voir un certain film d'Hitchcock...
Mais refouler vos passions, c'est difficile, et il est facile de craquer : vous vous dites que vous ne devriez pas, et paf ! vous allez chez le libraire acheter Voici ! Eh oui, voilà bien la raison pour laquelle de tels magazines font recette aujourd'hui : tout le monde voudrait bien connaître la vie privée des gens (car ce qui est caché attise les convoitises, l'interdit attise l'envie de transgression), et ces journaux l'ont bien compris. Ils dévoilent donc des secrets, des parties de vie intime, violent la vie privée de stars pour permettre aux acheteurs d'assouvir leurs pulsions de curiosité qu'ils n'ont pas su réfréner – pourquoi de stars ? parce que ce sont des gens que tout le monde connaît, donc le magazine aura intérêt à dévoiler des secrets de stars très connues pour augmenter ses ventes... Et voilà notre belle règle de vie privée transgressée, et en plus sciemment, et sans que personne ne lève le petit doigt sauf les personnes ainsi malmenées – pourquoi ? parce que tout le monde est curieux, encore une fois, et qu'interdire ces magazines empêcherait les gens d'assouvir leurs pulsions. Mais toutes les pulsions ne sont pas bonnes, et il est nécessaire de savoir les contrôler : cette pulsion de curiosité devrait donc être contrôlée et dirigée vers de plus nobles causes comme le savoir ; mais ça, qui peut vous l'apprendre ? Vos parents, en théorie, mais si vos parents eux-mêmes ne savent pas comment faire, vous ne l'apprendrez pas et donc vous en donnerez à c½ur joie... (d'où en quelque sorte transmission des comportements, et « tel père tel fils »...)
En résumé donc, il existe une curiosité « mauvaise », car la société autorise à certaines informations d'être cachées et de ne pas être dévoilées ; cependant, cet type de curiosité semble faire partie intégrante de l'homme, et certains n'arrivent pas à la contrôler... Cette curiosité-là est pour le coup un vilain défaut, associé parfois au voyeurisme, car il est des informations qui n'ont pas envie d'être révélées...

Ce qu'on pourrait nommer la « bonne » curiosité est en fait à la base de l'ouverture d'esprit, et aussi de la science : elle consiste en la volonté de savoir un maximum de choses, de s'intéresser à tout. Quand les choses sont connues, que l'information existe au sein des hommes, il est facile d'y accéder (d'autant plus facile de nos jours grâce à Internet) ; ainsi, le curieux du monde pourra assouvir sa passion en accédant aux informations qu'il requiert pour calmer sa curiosité jusqu'à ce qu'elle se manifeste encore. Mais quand l'information n'est pas connue du commun des mortels, quand elle dépasse pour le moment sa capacité d'intelligibilité ou de connaissance ? Eh bien dans ce cas, le curieux doit trouver par lui-même son information, puisqu'il la veut très fort ; le curieux se transforme ainsi en chercheur. Ainsi, la curiosité d'un homme servant à étendre le champ de ses connaissances, le chercheur cherche à accéder à une information, et fait reculer l'ignorance des hommes en même temps que la sienne, sous réserve qu'il trouve bien évidemment. La science est une bête curieuse qui se demande « pourquoi » et se donne les moyens de répondre « parce que » ; la volonté de savoir est à la base même de la science, et c'est cette volonté de savoir qu'on appelle curiosité.
Jusque là, pas de problème : la curiosité des hommes sur le monde qui les entoure leur permet de se poser des questions, et de vouloir y apporter des réponses. C'est cette curiosité qui est moteur de « l'observation polémique » scientifique de la conception bachelardienne : c'est parce que l'homme a été curieux qu'il s'est posé la question, la problématique qui a conduit à ses recherches. Si l'homme n'était pas curieux, il se serait dit « ah, tiens, le ciel est bleu, c'est marrant » (remplacez « le ciel est bleu » par n'importe quelle proposition), et n'aurait pas cherché à savoir pourquoi, et autant dire qu'on en serait toujours à l'âge des cavernes. Par contre, la curiosité lui permet de se dire « le ciel est bleu, c'est certes très marrant, mais pourquoi ? Pourquoi pas vert ? », et la question étant posée, le curieux cherche la réponse, car toute question appelle à une réponse (sous réserve qu'elle ne soit pas rhétorique, mais en l'occurrence ça n'est pas une véritable question).
La science est donc née de la nature curieuse de l'homme. Mais on peut très bien se rendre compte d'une chose : la puissance supérieure, Dieu, Allah, ou Bidulud (zut, j'oubliais, ça n'est pas une divinité... mmh alors disons Bouddha), bref l'entité qui dépasse l'homme est la réponse à toutes les questions curieuses. Nous l'appellerons Dieu pour plus de commodité (et aussi parce que ça parle mieux aux occidentaux, et j'en suis un...), mais nous n'irons pas jusqu'à Didi, on n'a pas gardé les agneaux ensemble, enfin bref passons. « Pourquoi le ciel est bleu ? Parce que Dieu l'a voulu ainsi. » « Pourquoi il y a eu un tremblement de terre à Lisbonne ? Dieu l'a voulu ainsi. » « Pourquoi les ours ont quatre pattes ? Dieu l'a voulu ainsi. » La religion apporte donc une réponse aux questions curieuses, et la réponse semble être la plus évidente, du moins la plus commode : « Moi/Nous, humain(s), j'en savons rien, mais l'information doit forcément exister quelque part, mais en tout cas c'est quelque chose qui nous dépasse. » De plus, si vous lisez Les animaux dénaturés de Vercors, vous trouverez un critère sensé de distinction animal/humain, qui tient toujours à l'heure actuelle : les humains sont nés quand une race d'animaux plus ou moins dérivés de l'homme a commencé à enterrer ses morts au lieu de les laisser pourrir au milieu des charognards. En effet, enterrer ses morts, c'est vouloir protéger leur enveloppe charnelle après leur mort ; or pourquoi vouloir protéger une enveloppe charnelle après la mort ? Pardi, parce que les morts ne sont pas morts, même quand ils sont morts – en d'autres termes si vous peinez à suivre : parce qu'il y a une vie après la mort. Or, pour supposer l'existence d'une vie après la mort, il faut avoir pensé à se demander ce qu'il y avait après la mort... ce qui suppose une question, ce qui suppose une volonté de réponse, ce qui suppose une curiosité. Ainsi donc l'homme serait né avec la religion (plus précisément avec la croyance d'une vie après la mort, ce qui revient au même), qui est la réponse à toutes les questions : l'homme serait né avec les questions ? L'homme serait né avec la curiosité ?
Mais avec la religion, il se trouve que la curiosité est quelque peu inhibée. En effet, on peut poser la question « pourquoi ? » mais l'on n'obtiendra comme unique réponse que « Parce que Dieu, et les voies du Seigneur sont impénétrables », comme disent les chrétiens. Cette phrase fataliste exprime que nul ne peut savoir ce que veut le Seigneur en faisant telle ou telle chose, personne ne peut savoir pourquoi il agit ainsi, pourquoi il en est véritablement ainsi. La divinité se pose donc en ultime barrière de la connaissance : on ne peut savoir ce qu'il y a dans la tête de Dieu. Ce qui inhibe la curiosité, la soif de savoir, parce que si vous voulez savoir et qu'on vous dit que vous ne pouvez pas savoir, alors il est normal de rester sur sa faim... La religion apparaît ainsi comme un bon moyen de mater les curieux : « pourquoi c'est comme ça ? Parce que Dieu, et un point c'est tout ! » - toutes les questions gênantes, les questions que l'on vous pose et dont vous ignorez la réponse, vous pouvez y répondre grâce à Dieu, ce qui est bien pratique, mais frustrant pour ceux qui se posent les questions... Vous connaissez l'expression « pourquoi diable » ? Eh oui, m'est avis que c'est à cause de ça : en diabolisant de la sorte les questions inopportunes, qui induisent un doute (parce que pourquoi poser les questions si l'on connaît la réponse : Dieu ?), on pousse les gens à s'en poser moins, et à accepter béatement la religion et Dieu comme réponse à tout.
Mais petit à petit, des hommes ont commencé à essayer de chercher des réponses à leurs questions ailleurs que dans la divinité – et vous savez quoi ? Ils les ont trouvées ! La science était née, les hommes pouvaient enfin expliquer le monde qui les entourait par d'autres raisons que la religion. D'où schisme, et incompatibilité flagrante entre la science et la religion, parce que ces deux institutions divergent sur des réponses à certaines questions, elles n'ont pas la même conception. En refusant l'explication de Dieu, les scientifiques proposent une autre version de la vérité ; pour les religieux, qui ne conçoivent la vérité qu'en Dieu, les scientifiques cherchent donc à jouer aux apprentis sorciers en voulant pénétrer les voies du Seigneur, si je puis m'exprimer ainsi (hum... c'est « borderline », quand même...). Les religieux ne voyaient dans les scientifiques que des Icare qui voulaient s'approcher encore un peu de la vérité, et ils espéraient de tout c½ur qu'ils se brûlent les ailes – et ils mirent quelque peu la main à la pâte en brûlant les ailes de Torricelli par exemple... D'où les persécutions des scientifiques par les religieux (les religions étant plus anciennes, elles avaient le pouvoir en ces temps car elles étaient établies et répandues depuis plus longtemps), persécutions qui semblent avoir cessé il y a peu : de nos jours, on ne brûle plus Torricelli, et on ne fait prendre de ciguë à personne. En ce moment, c'est la science qui semble avoir le pouvoir, et Dieu est mort, comme disait l'autre moustachu – fait que j'ai évoqué dans de précédents articles, on va pas y revenir.
On voit donc que la « bonne » curiosité scientifique n'a pas toujours été considérée comme bonne : elle permet à la science d'avancer, mais n'est considérée comme « bonne » uniquement parce que la science bénéficie d'une bonne presse à l'heure actuelle... Et là, cette curiosité est un très beau défaut, comme le dit un second adage qui parodie l'ancien...

J'évoquais plus haut le fait que la curiosité faisait partie intégrante de chaque homme, qu'elle tenait plus de l'inné que de l'acquis. Il est temps de nous demander pourquoi, et de nous interroger sur les causes de la curiosité : pourquoi sommes-nous curieux ?
La curiosité, c'est vouloir détenir l'information, vouloir connaître la vérité, mais dans quel but ? Prenons un exemple édifiant : la météorologie. Si l'on connaît la position de chaque molécule de l'atmosphère, sa vitesse, ses variations, les courants qu'elle suit, alors on peut prédire, en vertu de la théorie scientifique ou de la modélisation informatique, l'évolution du système dans les jours à venir avec précision. En clair, si l'on possède toute l'information, alors on peut savoir ce qui se passe. Cela marche pour la science, à cause de son caractère universel : on sait que ça marche comme ça pour tous les cas, donc ça marchera comme ça pour ce cas-ci. Mais point n'est besoin de science pour toutes les prédictions : on peut prévoir des choses sans aborder une démarche totalement scientifique, juste en se basant sur l'intuition, sur les cas passés et sur la raison. Vous pouvez prédire qu'un homme colérique se mettra en colère si on l'insulte ; vous pouvez prédire que demain vous aurez votre fiche de paye. Certes, la démarche n'est pas aussi rigoureuse, et l'on peut se tromper : le colérique a pris des cours de zen, ou l'entreprise a fait faillite hier. Mais la marge d'erreur est suffisamment faible pour pouvoir tenter de telles prédictions ; de plus, si une prédiction s'avère être fausse, l'homme sait apprendre de ses erreurs et améliorera son pourcentage de coïncidence avec le réel la prochaine fois.
On ne peut rien savoir du futur. Vous pouvez mourir demain que vous ne le sauriez pas. Le futur est imprévisible, et peut vous apporter du pire ou du meilleur. Dans cette situation, l'homme ne peut pas faire tout ce qu'il veut, il ne peut pas organiser sa vie pour le meilleur : il y aura toujours une part de hasard imprédictible qui viendra tout remettre en cause. Cette situation crée chez l'homme une peur : peur de la mort, du malheur, de la souffrance, bref on n'a aucune envie que demain un météorite vienne s'écraser sur notre voiture. Connaître tout, toute l'information de l'univers, est un bon moyen pour prédire ce qui va arriver, et se prémunir contre l'éventualité – c'est un schéma, et c'est de plus totalement utopique évidemment. Cependant, à mesure que l'homme étend son savoir en gommant des erreurs et en découvrant certaines choses, il conçoit des théories, des prédictions, qui peuvent prédire mieux le réel : connaître toute la vérité, c'est en quelque sorte connaître Dieu, accéder au statut de puissance qui peut contrôler totalement le monde... Si l'on connaît quelque chose qui est proche de la vérité ultime, alors on peut dans une certaine mesure contrôler le réel, et par là-même le futur...
Ainsi donc il semblerait que l'homme, peureux et anxieux vis-à-vis du futur, cherche à se rassurer en étendant son savoir afin d'appréhender de façon plus exacte et juste le monde qui l'entoure, et ainsi pouvoir atténuer sa peur en rendant l'avenir prédictible...

En conclusion à cet article-fleuve (mais je vous ai fait attendre, alors c'est ma tournée), nous voyons que la curiosité n'est pas un vilain défaut dans certains cas (s'il était encore besoin de le démontrer), et qu'elle est le moteur de la science, du savoir et du voyeurisme... De plus il ressort que la curiosité serait une expression de la peur de l'avenir de l'homme (elle-même assimilable à la peur de la souffrance, et surtout la peur de la mort), et qu'un homme curieux veut accéder à la vérité pour pouvoir contrôler mieux son avenir, et ainsi se rassurer – il s'agit là d'un idéal utopique, et il ne semble réalisable que dans une certaine mesure... Les grands curieux, sont de grands anxieux, et nous sommes tous curieux...









Albums écoutés : News of the World de Queen / The Photographer de Philip Glass / In C de Terry Riley








PS :
Joyeux Noël à tous !


Oui, je sais, je sais, c'est de la déco gnougnou, on dirait un djeun, j'ai honte, je dois baisser dans l'estime de certains... Oui, mais ça reste exceptionnel, et puis j'en suis pas à en mettre partout, hein ?!

# Posté le samedi 23 décembre 2006 12:41

Modifié le samedi 23 décembre 2006 13:37

La singularité en toute chose est-elle souhaitable ?

Un article que l'on pourrait situer dans le prolongement du précédent, puisqu'il parle de la singularité, de l'originalité, du particulier. Cependant vous noterez une différence radicale dans mon propos : autant le précédent article était fait pour critiquer et dénoncer une attitude somme toute assez déplorable chez certaines personnes (surtout les jeunes, en fait, mais comme disait Brassens : « Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con. »), autant nous parlerons dans cet article de toute autre chose. En clair, non, je ne vous commettrai pas l'affront de me répéter plusieurs fois successivement à la suite.

Mais bon, on garde quelques ressemblances quand même avec le précédent article, puisque celui-ci démarre avec une anecdote, qui m'est revenue ces jours-ci grâce à un commentaire de mademoiselle Alpha (ça n'est pas son vrai nom, mais elle se reconnaîtra...) qui lui faisait écho.
En substance, voici cette anecdote : on m'a reproché un jour, je cite : « ouais, toi tu critiques la société de consommation et tout ça, mais bon, t'en profites bien, aussi, et c'est grâce à elle que tu peux avoir des DVD et tout ça. » Sous-entendu : tu prêches le boycott de la société de consommation, mais tu en fais partie toi aussi, donc tu penses pas vraiment ce que tu dis.
Il est intéressant de noter que cette personne possédait une trousse Che Guevara. Et pour clore l'anecdote, je rétorquais à cette personne « C'est aussi grâce à la société de consommation que tu as des pubs crétines, un surendettement croissant, un gouffre qui se creuse entre Occident et Tiers-Monde et tout le tralala. » Fin de l'anecdote, puisque cette personne n'a rien trouvé de spirituel à me répondre.
En fait, tout le monde profite de la société de consommation en Occident. Tout le monde va a Carrefour, achète des patates de Hollande, écoute de la musique américaine matraquée, regarde des DVD, ou achète du « hard discount ». La différence étant leur « degré d'intoxication » : je dirais qu'un consommateur intelligent, un par exemple qui n'achète pas des Nike parce qu'ils exploitent des enfants, n'est pas un vrai consommateur, presque par définition.
Mais bon, le fait est qu'ils consomment quand même, ils sont sujets à la société de consommation. Alors ?

Cette anecdote m'a fait réfléchir, à la vérité. C'est assez rare pour être souligné, non ? Il est vrai que dans plusieurs de mes diatribes, j'ai violemment attaqué le panurgisme sous toutes ses formes ; j'ai souvent défendu que suivre le peuple, le vulgus n'apportait rien du tout, au contraire. On s'attendrait donc à ce que je me porte plus vers une singularité spécifique, à un désir de me démarquer, un désir d'indépendance. Pourtant, souvent, je fais comme tout le monde. Serais-je un traître ?
Bien sûr que non, qu'allez-vous chercher ? Eh bien oui, c'est vrai, j'ai deux bras et deux jambes, je mange du pain et je bois de l'eau. Je fais donc comme tout le monde, et ça n'est pas pour cela que je suis forcément la foule. Bon, ces exemples sont triviaux, mais la question est de savoir : doit-on fuir les voies toutes tracées, les voies qu'il faut suivre comme tant d'autres l'ont fait avant vous, doit-on toujours s'opposer à la foule, car on sait que son QI est approximativement égal au QI de son élément le plus bête ? La foule aurait-elle toujours tort, et le destin de l'homme libre serait-il de s'en écarter ?
Bien entendu, non. On pourrait d'ailleurs argumenter en disant que si tout le monde faisait comme ça, la foule passerait de l'autre côté, et on n'en serait pas plus avancé...
Fuir les voies toutes tracées peut apporter quelque chose. Pour peu que, quittant les sentiers battus empruntés par tous, on parte à la recherche d'autres chemins plus praticables, on trouve de nouvelles choses. Je dis bien nouvelles : mais a-t-on la garantie que ces autres chemins valent l'ancien ? Le neuf est-il meilleur ? Pas toujours...

C'est bel et bien là que le bât blesse. On peut décider de quitter les sentiers battus, on peut décider de s'écarter de la foule qui suit aveuglément, on peut décider de prendre un autre chemin que celui de la multitude panurgique. On peut comme ça décider de ne pas ou plus regarder la Star Academy, on peut décider de ne plus fumer, on peut décider de ne pas avoir de voiture et de circuler en vélo, on peut décider de ne pas aller visiter la tour Eiffel comme le font tous ces Japonais, on peut décider de ne jamais écouter de rap, on peut décider de ne pas acheter de cadeaux pour Noël à ses gosses (après tout c'est une fête chrétienne, et puis en plus tout le monde se précipite pour les soldes et les jouets sont bien souvent Made in China), on peut décider de ne pas porter de préservatifs ; tout ça parce que après tout, tout le monde le fait sans raison valable assez forte pour vous convaincre ; ils suivent comme des moutons, et ne pas faire comme eux est un signe de non-panurgisme, donc quelque part d'esprit critique.
Maintenant, relisez ces lignes : il n'y a pas quelque chose qui cloche ? Non ? Si ? Ah, quand même ! J'ai énuméré tout un tas d'actions qui sont au contraire de ce que des milliers et des millions de gens font pour faire comme les autres, ou bien par automatisme, ou bien sans raison valable, parce qu'on leur a dit de faire. C'est prouvé, la plupart des jeunes qui fument le font pour faire comme les grands, parce qu'ils ont été initiés à la cigarette par un grand frère ou un copain plus vieux ; beaucoup de touristes visitent la Tour Eiffel ou Montmartre parce qu'on leur a dit que c'était bien, et restent le nez collé à leur guide Michelin qui leur dit à quel moment il faut pousser des « Oh ! » admiratifs.
Sauf que. Sauf que Montmartre, c'est très joli, sauf que la tour Eiffel est splendide, sauf que Noël a dégénéré de la fête chrétienne en une fête de partage, sauf que les préservatifs protègent de beaucoup de saloperies (notamment les f½tus), sauf que certains artistes de rap sont très bons, par exemple Kamini. Bon, je m'arrête là, parce que je ne trouve pas de choses positives pour le reste – à la réflexion, peut-être que si : les voitures étant des espaces fermés, rester dans sa voiture dans une grande ville protège de la pollution, alors qu'à vélo on est beaucoup plus exposé à la pollution...
Des gens comme ça, ça existe. Allez voir dans les salons branchés parisiens, allez voir les critiques littéraires « élitistes », allez voir des amateurs de musique contemporaine : les gens qui se veulent branchés, les aristocrates, les « bobos », les gens de la haute, tous ceux qui ont le petit doigt en l'air, tous ceux-là, dont la plus grande hantise est de faire « peuple », et d'être ainsi cataloguée dans la même catégorie que les charcutiers de l'Oise qui sentent mauvais et les supporters de foot bruyants qui sentent la bière, choisissent d'aimer certaines choses pour se démarquer du vulgaire – comprenez vulgaire au sens premier du mot, « relatif au peuple ». Il y a des gens pour qui la simple idée de lire un Stephen King les révulse (« Cet écrivaillon pour adolescents ? Certainement pas ! ») ; il y a des gens qui préfèrent écouter Pierre Boulez, compositeur de musique contemporaine, qui est un « invendable », mais au moins, il n'est pas populaire, peu de gens le connaissent, très peu l'apprécient ! (et beaucoup moins le comprennent...)

Pour mieux étayer ma thèse, j'utiliserai un parallélisme. Prenez les croyants : beaucoup de gens croient, vont à l'église, à la mosquée, à la synagogue ou au stade de foot parce qu'ils ont été élevés dans telle ou telle foi – à part dans certains cas pour les supporters de foot. On pourrait dire qu'ils suivent aveuglément une doctrine millénaire, sans raison valable, uniquement parce que leurs pères et les pères de leurs pères croyaient eux aussi ; de ce fait, éloignons-nous de ce panurgisme, et devenons athée. Sauf que l'athée ne se conçoit uniquement que comme une négation : a-thée, c'est le a privatif suivi du « thée » qui vient de theos, qui veut dire Dieu en grec, ou sinon je ne m'appelle plus Jean-Charles. De la même manière, les « athées du panurgisme », ceux qui fuient éperdument la foule de peur d'être comme eux, comme le peuple suant et crasseux aux griffes acérées, ne se conçoivent que comme des êtres fuyant la multitude. En quelque sorte, ils dépendent de la multitude, puisqu'ils doivent toujours fuir la foule pour rester singulier – mais ceux-là en sont plus dépendants que les athées, car des athées peuvent partager les mêmes opinions que des juifs ou que des musulmans.
En somme, tous ceux-là, qui s'évertuent à rester singuliers par-dessus tout, qui croient que tout le monde est différent mais surtout eux, suivent une doctrine aveuglément, sans raison valable, pour des prétextes fallacieux. De ce fait, vouloir s'écarter à tout prix de la foule est une erreur, tout comme vouloir la suivre aveuglément d'ailleurs.
Un autre exemple, plus tangible celui-ci, qui montrerait une application de ma théorie. Prenons un bon paysan, fils de paysan, élevé à la ferme, qui castrait des cochons étant petit. Mettons que ce petit gars monte à la ville, étudie, travaille à la ville, y vit, y loge, y fréquente des personnes. Il deviendra un véritable urbain, intégré dans les soirées mondaines et tout cela. Maintenant, mettons qu'à une soirée mondaine ses parents débarquent : que va-t-il faire ? (et c'est alors que je me rends compte que cette phrase ressemble à un pitch de comédie américaine avec Ashton Kutcher, horreur) Les milieux huppés et les milieux paysans étant incompatibles à cause d'un mépris assez réciproque, il est probable que les parents seront regardés avec des yeux bizarres. « Oublions que quatre-vingt dix-neuf pour cent de nos ancêtres étaient paysans, nous sommes sortis de la boue, nous sommes au-dessus de ça. Charles-Henri, ne fais pas de bulles dans ton potage. » Sauf qu'un paysan sait reconnaître les bons champignons des mauvais, sait faire démarrer un tracteur, et connaît tout un tas de trucs que celui qui s'écarte de la campagne ne sait pas. Il existe donc des domaines dans lesquels des ruraux seront plus fort que les urbains – pourtant ces derniers s'écartent de la ruralité avec obstination, et au lieu de savoir déterminer l'heure par la position du soleil, achètent une Rolex. Dans le cas du jeune garçon ci-dessus, il est beaucoup mieux d'accepter ses deux influences, et ne pas avoir peur de réagir comme le font les paysans.
Si cet exemple ne vous a pas convaincu, je ne peux rien faire pour vous. Dans le cas contraire, il vous aura montré qu'un camp ne peut pas avoir toujours raison sur l'autre. Suivre la foule aveuglément est une erreur, la rejeter et chercher à s'en démarquer est une autre.

Un jour, un illustre étourdi a déclaré cet excellent codon de mots (je dis codon de mots parce qu'il s'agit d'un groupe de trois mots-nucléotides) : « L'excès nuit ». Je dis étourdi, parce qu'il n'a même pas signé. L'excès, c'est notamment l'extrémisme, le rejet en bloc. Dans le cas présent, le panurgisme, et la « singularité à tout prix ». Tout est une question de nuances, comme disait un autre étourdi.
Ces deux comportements, finalement, pourquoi sont-ils des erreurs ? Qu'ont-ils de mauvais en commun ? Je l'ai déjà exprimé plus haut : les deux suivent une doctrine aveuglément : « suivons la foule » et « évitons la foule à tout prix ». Toute la nuance tient dans un seul mot : aveuglément. C'est aussi simple que ça. Le contraire de suivre aveuglément, c'est l'esprit critique. Je fais ceci parce que je pense que c'est la meilleure chose à faire, parce j'ai étudié les pour et les contre, parce que cette action est uniquement l'expression de mes pensées, indépendantes des autres. Le « indépendantes des autres » est très important, je vais vous expliquer pourquoi. Dans son ouvrage Nous les Dieux, Bernard Werber (encore lui, je le cite décidément très souvent) indique qu'il n'y a que trois façons de se comporter par rapport à un fait ou une personne. Les trois façons, c'est ADN : Association, Domination, Neutralité, ou encore « Avec toi », « Contre toi » et « Sans toi ». On retrouve bien ici les courants de pensée décrits dans cet article. Le « Sans toi » est la solution la plus indépendante : elle n'utilise pas l'autre, ne le fait pas rentrer en ligne de compte – attitude assez égoïste, certes, mais quand on parle d'opinions et de goûts ça n'est pas de l'égoïsme, mais bien de la liberté.
Ce qu'il y a de bien quand on pense par soi-même, c'est que ce sont nos pensées, on les assume, ce sont les nôtres, et si elles correspondent aux pensées de la majorité... eh bien, qu'est-ce que ça peut faire ? Ce qu'il y a de mauvais quand on pense par soi-même, c'est justement qu'on doit penser par soi-même, qu'on doit faire un effort intellectuel, qu'on doit assumer nos pensées. C'est pour cela que tellement peu de gens le font – c'est tellement plus facile de s'abriter derrière des préjugés, ou de se cacher dans la foule...

Et si la vraie rébellion, c'était ça ? Et si la vraie rébellion, actuellement, c'était de faire preuve d'esprit critique ? Apparemment, oui : quelqu'un qui veut une certaine liberté doit penser par lui-même. Ce qui est terrible, quand on y pense : si on considère la définition du totalitarisme de nos jours, en considérant des auteurs comme Orwell ou bien Huxley, on en viendrait à penser que nous vivons dans un totalitarisme moderne... Terrifiant, non ? Comme quoi les nazis et autres stalinistes avaient raison en pourchassant les intellectuels : ce sont ceux qui réfléchissent qui se démarquent vraiment des autres !








Albums écoutés : American Idiot de Green Day / Moi d'abord des Wriggles

# Posté le samedi 04 novembre 2006 17:08